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« 21 rue la Boétie », le livre-témoignage d’Anne Sinclair

« Je suis la petite-fille d’un monsieur qui s’appelait Paul Rosenberg et qui habitait à Paris, au 21 de la rue la Boétie. »

21 rue la boetieC’est avec cette dernière phrase du prologue de son nouveau livre, 21 rue la Boétie, qu’Anne Sinclair nous fait replonger dans l’Histoire, dans son histoire, celle du marchand d’art parisien Paul Rosenberg, son grand-père.

Né à Paris le 29 décembre 1881, fils d’Alexandre Rosenberg et de Mathilde Jellinek, le jeune Paul baigne très tôt dans le monde de l’art, et porte un intérêt particulier pour ses courants les plus modernes.

Dans ce qui fut autrefois la galerie de l’illustre marchand, Anne Sinclair reconnait le grand escalier, les parquets qu’elle a foulé et sur lesquels elle jouait quelques décennies plus tôt, mais aussi la verrière de la salle d’exposition où se sont succédé les plus illustres artistes du XXème siècle. Mais s’il vouait une passion véritable à l’art, Paul Rosenberg était aussi et avant tout un marchand avisé. Il sera d’ailleurs le premier à signer en 1918 avec Pablo Picasso un contrat lui garantissant l’exclusivité de sa production. Comme pour sceller cette union – et aussi le début d’une amitié qui durera quarante années, le peintre catalan offre à la famille Rosenberg Mother and Child, un portrait de Mathilde avec sa fille – la mère d’Anne Sinclair, sur ses genoux. Suivent ensuite d’autres contrats du même type avec Fernand Léger en 1926, ou encore Henri Matisse en 1936 qui lui accordent toute leur confiance.

Mais après les très riches heures d’insouciance des années 30 arrivent bientôt les moments plus funestes qui entacheront à jamais l’Histoire et le début de la nouvelle décennie. En 1940, Paris est occupée par l’armée allemande. Accompagnés des premières mesures anti-juives, la spoliation et le pillage des musées, galeries et marchands d’art débute. Les établissements Juifs sont principalement pris pour cible – Bernheim-Jeune, Alphonse Kahn, Paul Rosenberg, Jacques Seligmann, les frères Wildenstein car en plus de renfermer des trésors inestimables, ils abritent aussi les œuvres de ces artistes que le régime nazi considère comme « dégénéré ». L’intégralité de leurs collections sera confisquée et envoyée vers l’Allemagne.

Les Rosenberg fuient Paris et se réfugient pour un temps dans la région de Bordeaux, où ils accueillent George Braque qui trouvera refuge dans la maison familiale. Paul parviendra à faire revenir de Paris cent soixante-deux tableaux de Vincent Van Gogh, Camille Corot, Eugène Delacroix, Maurice Utrillo, etc. et les cache dans un coffre, dans une banque de la ville. En septembre 1941, les nazis, informés, font ouvrir le coffre, et l’intégralité de son contenu confisqué.

La famille Rosenberg, qui poursuit sa fuite, traverse l’Espagne et arrive à Sintra, dans la région de Lisbonne, d’où elle espère gagner l’Amérique. Mais pour se rendre dans le Nouveau monde, il faut de l’argent et aussi justifier de connaissances ou de famille sur place. Ce sera Alfred Barr, alors conservateur au MoMA, qui convaincra les autorités américaines d’accorder un visa aux Rosenberg. En signe de reconnaissance pour cette aide inespérée, Paul Rosenberg enrichira considérablement les collections des plus prestigieux musées des Etats-Unis.

De correspondances avec Matisse ou Léger en photos jaunies, de cartons desquels ressortent de vieux secrets en réserves de musée, des odeurs du New York dont elle se souvient à la concurrence entre Paul Rosenberg et Ambroise Vollard, Paul Guillaume, ou son plus grand rival Kahnweiler, Anne Sinclair nous narre un épisode de sa vie familiale à-propos duquel elle reconnait pourtant ne pas s’être intéressée dans sa jeunesse. Privilégiant la vie privée de son grand-père plutôt que sa vie publique, le lecteur entre dans le monde fermé de l’art et de son commerce, sur une période allant des années 30 à nos jours, de l’achat d’œuvres d’art à leur « bradage » et leur spoliation par les nazis, pour finalement s’achever sur le parcours juridique de leur restitution aux musées ou aux propriétaires à qui elles ont été volées. Passionnant !

21 rue de La Boétie, d’Anne Sinclair, aux éditions Livre de Poche. 250 pages. 6,90€.

Si vous désirez aller plus loin :

Un vol organisé : L’Etat français et la spoliation des biens juifs 1940-1944, de Martin Jungius.

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