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« A la recherche de Vivian Maier », de Charlie Siskel et John Maloof

Une recherche qui mène à une autre, un carton bourré de négatifs, un nom écrit au crayon sur un enveloppe, une notice nécrologique dans le journal Chicago Tribune. Premières pièces d’un puzzle qui mènent à la vie d’une femme enveloppée par le mystère.

a la recherche de vivian maierTout ça commence en 2007 quand John Maloof, un jeune garçon âgé de 25 ans qui travaille comme agent immobilier, tout en étant président de la société locale du nord-ouest de Chicago, Historical society on Chicago’s Northwest Side –, en cherchant des clichés vintages de haute qualité montrant son quartier de Chicago pour le livre Portage Park, dont il est co-auteur, tombe sur un carton lors d’une vente aux enchères d’antiquités, carton qu’il achète pour environ 400 dollars.

Dans celui-ci, rien d’important à utiliser pour son lire. Déçu, il range son achat dans un placard pendant plus de six mois, jusqu’au moment qu’il achève son projet historique.

Quelque temps plus tard, il ressort les négatifs et en fait des scans. Il est impressionné par les clichés, pour la plupart en noir et blanc, qu’il a sur dans mains car ils sont beaux, touchants, et superbement composés.

Il s’en inspire, et bientôt la photographie devient sa nouvelle passion, tant et si bien qu’il devient lui-même photographe. Il aménage une chambre noire dans son grenier, apprend le processus de développement et tirage de la pellicule, etc. Il devient obsédé par l’œuvre de cette mystérieuse photographe dont il ne connaît toujours pas le nom.

John Maloof prend alors contact avec la maison de ventes aux enchères pour retrouver les acheteurs des autres lots, et les leur rachète, acquérant entre 100.000 à 150.000 négatifs, plus de 3.000 tirages, des centaines de rouleaux de pellicules, des films amateurs, des cassettes audio d’interviews, et des innombrables curiosités la photographe avait collectionné pendant toute sa vie. Il se renseigne également sur l’auteur des clichés, et apprend que ces cartons appartenaient à une dame âgée et malade.

En avril 2009, il tombe sur une enveloppe provenant d’un laboratoire photo portant le nom de… Vivian Maier. En cherchant sur Google, il apprend, par un avis de décès paru quelques jours plus tôt dans le Chicago Tribune, qu’elle est décédée à l’âge de 83 ans :

« Vivian Maier, proud native of France and Chicago resident for the last 50 years died peacefully on Monday. Second mother to John, Lane and Matthew. A free and kindred spirit who magically touched the lives of all who knew her. Always ready to give her advice, opinion or a helping hand. Movie critic and photographer extraordinaire. A truly special person who will be sorely missed but whose long and wonderful life we all celebrate and will always remember ».

Après avoir créé un blog sur le net où il présente une centaine de photographies, blog qui n’attirera personne, il commence un débat sur Flickr dans le groupe HCSP. Aussitôt, le traffic explose ! C’est de là que débute la recherche de Vivian Maier… John commence à enquêter tel un détective, décidé à tout savoir sur ce personnage.

A la recherche de Vivian Maier, selon les intentions de John Maloof et de Charlie Siskel, co-réalisateur du film et producteur de télévision et de cinéma, suit le processus de recherche que John a suivi pour reconstruire la vie de la photographe « déguisée » en nounou.

En partant de ses effets personnels, John passe d’un indice à l’autre, d’une première personne qui l’avait connue à une seconde, et ainsi de suite. C’est ainsi, à travers les interviews des enfants de jadis, aujourd’hui adultes, et autrefois gardés par Vivian Maier, que Maloof essaie de reconstruire le parcours de cette nounou hors du commun. Une véritable Mary Poppins telle que la décrivait ses enfants : elle était de taille majestueuse, une géante qui procédait de manière mécanique, tout en balançant ses bras et avec une foulée trop large que péniblement les enfants essayaient à suivre. Elle endossait toujours des drôle de bonnets et des longues jupes, flânait avec son inséparable caméra Rolleiflex à bandoulière en traînant avec elle les enfants qu’elle gardait dans les pires quartiers des villes, à la découverte d’endroits inconnus et insolites qui en même temps cachaient de dures leçons pour chacun d’eux.

Charlie Siskel dit à propos de Vivian : « En tant qu’artiste, Vivian Maier fut une outsider, qui témoigna d’une réelle empathie pour les gens en marge qu’elle aimait photographier. Mais cette implication artistique n’était pas sans consequence. Avec autoderision, Vivian Maier se qualifiait de femme mystérieuse. Elle protégeait fièrement son intimité et affirmait son indépendance face aux valeurs bourgeoises des familles avec lesquelles elle vivait. Mais elle a pu secrètement envier les liens affectifs qu’elle observait au sein de ces familles, des liens qui avaient été brisés durant son enfance ».

En effet le père de Vivian, Charles Maier, américain issu d’une famille d’émigrants austro-hongroise, abandonnera très tôt le foyer familial de New York, alors que Vivian n’est âgée que de quatre ans. Elle restera seule avec sa mère, Maria Jaussaud, française de Saint-Julien-en-Champsaur où elle vécut jusqu’à son départ pour les États-Unis. Arrivée à New York, elle fera la connaissance de Charles Maier, employé dans une droguerie, qu’elle épousera le 11 mai 1919.

Vivian reste auprès de sa mère, qui trouve alors refuge auprès d’une amie qui réside dans le Bronx, Jeanne Bertrand, née en 1880 elle aussi dans la vallée du Champsaur. Jeanne Bertrand est une photographe professionnelle reconnue. Elle a eu les honneurs de la première page de l’édition du 23 août 1902 du Boston Globe, le grand journal de Boston.

John Maloof expliquera en fait que Jeanne Bertrand a vraisemblablement initié Vivian Maier à la photographie, aux portraits et aux paysages, mais que c’est en 1952 qu’elle a trouvé dans la rue les sujets de ses prises de vue, et la manière de les photographier.

Suite à la mort de sa mère, décédée en 1975, Vivian vivra seule, sans aucun lien affectif, sauf avec les familles auprès desquelles elle est employée. Elle n’aura jamais de relation sentimentale, et mourra dans la pauvreté et l’anonymat le 21 avril 2009.

Mais le fil rouge qui court pendant toute sa vie, et qui rejoint et maintient assemblées toutes les pièces de son existence, est son inlassable passion pour la photo.

D’après ce que l’on peut lire dans les interviews, Vivian Maier préservait sa vie privée de manière quasi-maniaque. Si l’on lui demandait qui elle était, elle répliquait : « je suis une espionne », ce qu’évidemment une vraie espionne n’aurait jamais avoué, ou alors elle répondait, fâchée, que ça ne les regardait pas.

Sa seule famille c’étaient ces souvenirs et ces petites joies, ceux qu’elle apportait avec elle chaque fois qu’elle emménageait chez une nouvelle famille pour garder leurs enfants. Une énorme quantité de fétiches en fait. Elle se présentait en disant: « Je dois vous dire que je viens avec ma vie, et ma vie est dans des cartons ».

La chambre où elle vivait était « zone interdite », comme un cachot, sauf que le secret qui y était dissimulé n’était pas des cadavres, mais des dizaines de piles de journaux, tous classés, encombrant la chambre et les couloirs, des articles que Vivian collectionnait, simulacres d’étincelles de vie quotidienne et qui souvent témoignaient de l’abrutissement de l’existence humaine.

Vivian meurt sans laisser aucune instruction pour traiter son œuvre secrète, soigneusement conservée pendant toute sa vie. Ce documentaire, plus que répondre à des questions à propos de Vivian Maier, aurait tendance à en poser : aurait-elle apprécié la démarche de John Maloof ? Pourquoi avait-elle caché ses photographies et sa vie privée aux yeux de tous ? Et enfin, qui donc était cette femme ?

Charlie Siskel dit : « Nous aimerions tous choisir quelle partie de nos personnalités montrer, mais au final il est difficile de ne pas se révéler entièrement. C’est pourant ce que Vivian Maier semble avoir tenté, en décidant que le monde ne connaîtrait rien d’elle ni de se photographies. […] Mais cacher ses propres créations s’avère être l’opposé de vouloir les détruire ».

Pouvait-il être une forme d’art pur, auto-référentiel, thérapeutique sans aucun but d’être divulgué à un public ?

John Maloof, suite à ses longues recherches, a découvert que Vivian avait une correspondence avec un imprimeur français, ce qui peut laisser penser qu’elle comptait publier ses clichés. Mais ce n’est là qu’une hypothèse. Pourquoi envoyer des négatifs à l’autre bout du monde pour ensuite se les faire renvoyer ?

La possibilité que Vivian Maier produit de l’art seulement pour elle-même est de loin moins fascinante que la réalité. Pour diverses raisons, elle n’a pas partagé son œuvre car sa vie est embrouillée et compliquée. Il peut être qu’elle ait été effrayée à l’idée de partager son travail pour la même raison qu’ont tous les artistes : la peur du rejet. Ou un manque de financement et de temps ont peut-être retardé le projet.

Chaque auteur aujourd’hui connu a été découvert par quelqu’un d’autre, comme cela a été le cas pour Arthur Rimbaud entre autres, il y a plus d’un siècle, promu par Paul Verlaine qui l’a tiré de l’oubli. John Maloof aura donc été le Paul Verlaine de Vivian Maier. Ses clichés sont authentiques, spontanés. En étudiant les planches-contacts, on peut remarquer qu’elle ne prend pas souvent des double du même sujet. Elle est frugale, elle n’a pas beaucoup de ressources. Mais ce qu’il est important de remarquer est qu’elle ne sort pas pour chercher des sujets en particulier, ou préétablis. Elle se posait des questions et aimait flâner dans les zones urbaines, surtout les moins séduisantes de la ville, comme Maxwell Street Flea Market, où se concentrent des personnes appartenant à une couche sociale économiquement faible et qui ne se laissent pas aussi facilement photographier.

« La photographie, disent Élisabeth Lebovici et Catherine Gonnard, est une forme d’art récente et plus directement accessible, elle rend possible une autre relation à la tradition et aux modèles dans l’art. Elle permet à des acteurs culturels traditionnellement marginalisés comme les femmes de s’en emparer et même de l’utiliser pour reproduire d’autres représentations que celles dominées par les hommes ». Les femmes et la photographie, pour reprendre ce que dit Federica Muzzarelli, doivent faire face à des réalités bien en place, se confronter avec le pouvoir culturel des hommes. Peu de photographes de rue sont femmes. Vivian Maier est parmi celles-ci, et elle est probablement la seule à avoir vécu à travers l’objectif d’un appareil photo, existence où l’ « oeil » de l’appareil et le « je » du sujet sont inextricablement liés.

Si nous considérons Vivian Maier par rapport à d’autres photographes contemporaines, on observe qu’elle a subi la fascination, mais pas la leçon. Joel Meyerowitz declare : « Je ne perçois pas Vivian comme secondaire. Lorsque je la vois, je ressens quelque chose de primaire ».

Elle était studieuse et n’ignorait pas les autres photographes, mais elle était originale. Son travail n’emprunte ni n’imite celui d’un autre. Certains commentateurs, la rapprochent à Helen Levitt (1913-2009) pour ses images d’enfants, et à Lisette Model (1901-1983) pour ses jeux de reflets dans les vitrines et les mises en abîme des ses autoportraits dans les miroirs.

Mais la quasi-totalité des modèles des photographies de Lisette Model tendent au grotesque tandis qu’Helen Levitt s’intéressait quant à elle avant tout aux enfants de son quartier. Mais il est vrai que dans certains aspects « voyeuristes », comme lorsqu’elle immortalise un ivrogne encadré par des policiers, on retrouve dans les travaux de Vivian Maier des ressemblances avec Weegee (1899-1968), qui arrivait avant tout le monde sur les scènes de crimes de Manhattan. Si l’on pense à la photo floue d’une femme en robe blanche qui s’éloigne dans la nuit et aux cadrages audacieux de maints clichés de Vivian, on ne peut que se souvenir de Robert Frank. En revanche, lorsque l’on fait une comparaison avec d’autres photographes, comme par exemple le fait Mary Ellen Mark lorsqu’elle la compare à Diane Arbus (1923-1971), il faut mettre dans la balance le fait que Vivian avait fait ses prises de vue longtemps avant la plupart de ceux à qui elle est aujourd’hui comparée.

Vivian Maier n’était pas seulement une « street photographer », elle était aussi une exploratrice, allant dans les endroits les plus obscurs du monde.

Ses premiers voyages sont en 1951, à Cuba, au Canada et en Californie, tandis qu’elle débutait sa carrière de nounou pour joindre les deux bouts, puis entre 1959 et 1960 lorsqu’elle entreprend, dans le plus grand secret, un voyage autour du monde, se rendant jusque sur une île perdue en Inde. Et naturellement, on est en droit de se demander : mais qu’est-ce qu’elle fout là-bas !?

Pour répondre à cette question, il nous faut feuilleter parmi les extravagances de Vivian Maier, que John Maloof a sauvé d’une disparition annoncée pour découvrir une facette insoupçonnée de cette femme pleine de surprises.

Elle aimait aussi collectionner. On peut dire que le journalisme, à l’instar de la photo, enregistre la contingence de la vie qui coule et qui ne s’arrête jamais, ce qui pourrait expliquer ces deux obsessions à collectionner les photos et les articles de journaux, telles des conjurations pour arrêter la course du temps, et par conséquent la mort.

Vivian Maier, comme beaucoup d’entre nous, ne voulait sans doute pas mourir. Et en souriant à travers l’objectif, elle a vécu toute une vie pour ne pas mourir.

« Well, I suppose nothing is meant to last forever. We have to make room for other people. It’s a wheel. You get on, you have to go to the end. And then somebody has the same opportunity to go to the end and so on. ». Vivian Maier.

Davide ESPOSITO pour Cultures-J.com.

A la recherche de Vivian Maier, de Charlie Siskel et John Maloof. DVD.

Si vous désirez aller plus loin :

– Vivian Maier : street photographer, sous la direction de John Maloof, aux éditions PowerHouse. 136 pages. 39,00€.

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