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« Ce que le jour doit à la nuit », présenté par Alexandre Arcady

Lundi 24 septembre 2012 avait lieu, au profit de l’association Casip-Cojasor, une projection privée du nouveau film d’Alexandre Arcady, Ce que le jour doit à la nuit. C’est dans une salle pleine de spectateurs impatients que le réalisateur est donc venu présenter son dernier long-métrage, ainsi que ses vœux pour cette nouvelle année 5773.

ce que le jour« D’abord Shana tova ! On ne cessera de le répéter, que cette année soit belle, douce, longue évidemment, que vous soyez heureux. Je vous souhaite ça de tout cœur, parce qu’on en a besoin dans ces moments troublés dans lesquels son vit. On a vraiment besoin de cette recherche de paix, de stabilité, et de plénitude.

Je suis heureux d’être là, et ce ne sont pas que de mots. Je suis heureux, d’abord de voir cette salle aussi pleine, et des visages aussi rayonnants que cela. Notre rôle de cinéaste, c’est de donner du plaisir au fond. Vous savez, quand j’ai commencé à faire du cinéma, je me souviens d’une petite anecdote qui m’avait profondément marquée. C’était sur Le coup de sirocco. J’avais donc écrit ce scénario, j’avais réalisé le film, mon premier film, personne ne me connaissait, et les circonstances avaient fait que ma mère n’avait pas encore vu le film le jour de sa sortie.

Il faut vous dire que nous avons quitté l’Algérie un peu avant le grand exode de 1962. On était début 1961. Et nous voilà que le bateau avec mes frères, mon père, ma mère, et le bateau s’éloigne d’Alger. On connait cette déchirure et ces chambardements durs pour des gens qui laissent leurs vies derrière eux, et qui vont tout recommencer. Et puis ma mère s’est retournée un moment vers nous, et elle nous a dit, en portant sa main à sa bouche « J’ai oublié les photos dans le buffet de la cuisine ». Et je m’entends dire « Est-ce que c’est la vérité, est-ce que ce n’est pas la vérité, je ne sais pas mais j’ai l’impression que c’est vrai. Ne t’inquiètes pas maman, je te les ramènerais ». Et au fond, j’ai commencé à faire du cinéma peut-être dans cette perspective de lui rendre ces photos qu’elle avait oublié dans ce buffet de la cuisine.

Et donc pour en revenir au Coup de sirocco, elle n’avait donc pas vu le film, et je l’ai amenée avec moi, on a déjeuné ensemble sur les Champs Elysées, le film sortait, mais franchement, c’était la première fois qu’on racontait et qu’on faisait un film sur ces rapatriés, sur cette Algérie qui avait tant marqué les esprits. Je l’ai amenée dans la salle, un petit peu avant la séance. Elle était dans une grande salle, au Gaumont Marignan, je l’ai installée, elle était seule, et en quittant la salle, je l’ai regardé, et je me suis dit : « Peut-être que personne ne viendra voir le film, mais au moins je l’aurais fait pour elle ». Et on connait la suite, il y a eu beaucoup de monde sur les trottoirs, et le film a eu un gros succès. Tant et si bien que le premier samedi de cette projection, il y a un homme qui est venu vers moi, un petit peu agressif, il m’a attrapé par le bras, et il me dit : « Vous êtes Alexandre Arcady ? ». Je Réponds oui. « C’est pas bien ce que vous faites ! » Je pensais que c’était quelqu’un qui n’aimait pas le film. Il me répète « C’est pas bien ce que vous faites ! ». Qu’est-ce que j’ai fait ? « Comment qu’est-ce que vous avez fait ? En 1962, on nous a entassé dans des bateaux, et là, vous nous entassez dans la salle de cinéma ». Alors j’ai compris à ce moment-là que quelque chose avait été gagné.

Je ne vais pas vous raconter ma vie, parce que c’est vrai que cette vie de cinéaste est jalonnée par des films, qui marquent beaucoup la vie de chaque cinéaste, mais aussi, tout à l’heure je parlais de Sacha, j’ai été surpris de rencontrer beaucoup de jeunes garçons qui s’appellent Sacha, après avoir vu le film (Pour Sacha, NDLR). Il y a même une petite anecdote qui me revient comme ça, en vous parlant. Le film était sorti en 1991, qui raconte cette période de la Guerre des Six Jours, de l’HaShomer haTsaïr, cette adolescence que j’ai passé dans ce mouvement de jeunesse sioniste, et je pense que si je suis devenu le cinéaste que je suis, je le dois vraiment en grande partie à ce mouvement de jeunesse qui a su attiser l’incendie. Parce que l’éducation d’un enfant, c’est une incendie qu’il faut savoir attiser, pour qu’il ne s’éteigne pas. Ils ont su m’amener à être là où je suis aujourd’hui.

Et donc, à propos de cette anecdote, je rencontre une jeune fille, une jeune femme plutôt, et qui me dit : « Monsieur, est-ce que je peux vous embrasser ? ». Volontiers. Elle me dit : « Ecoutez, je vais vous raconter quelque chose, en avril 1991, ça faisait six mois que j’étais à la maison, je faisais une dépression, rien ne marchait, rien n’allait dans ma vie, j’étais totalement au bout du rouleau. Et il faisait un beau soleil, radieux, et je me suis « Je vais sortir, je vais marcher sur les Champs Elysées ». Je n’avais pas entendu parler de votre film, j’aime beaucoup Sophie Marceau, et je suis rentré dans la salle de cinéma. J’ai vu Pour Sacha, et ma vie a basculé. Le lendemain je suis allé à l’Agence Juive, j’ai émigré en Israël, j’ai rencontré mon mari, j’ai deux enfants, et je vous dois la vie que j’ai. »

Alors même si des cinéastes ont, ne serait-ce que cette petite possibilité de donner du bonheur aux gens par moments, c’est déjà quelque chose de magnifique qu’on obtient. Et cette petite anecdote prouve que le cinéma, ce n’est pas innocent. Ce n’est pas innocent parce que les histoires qu’on raconte, les histoires qu’on porte à l’écran, sont porteurs d’émotions, de force, et qu’elles peuvent, à tous les niveaux, non pas changer, mais peut-être faire en sorte que les choses s’arrangent. Je repense à l’Union Sacrée, où effectivement j’étais un peu précurseur, malheureusement, de ce 11 septembre, etc. Et ça n’a pas changé les choses, mais d’une certaine façon, j’ai allumé quelque chose.

Quand j’ai fait K, qui raconte l’histoire de ce jeune flic sépharade qui parcourt en sens inverse l’histoire de la Shoah, ça a été pour moi un film vraiment très important. Parce qu’avec Patrick Bruel, on a refait ce chemin inverse. Nous sépharades, qui n’avons pas connu dans notre chair la Shoah, et ce crime terrible qui a été commis envers notre Peuple.

Donc voilà, ce sont des étapes dans la vie d’un cinéaste qui prouvent non seulement l’attachement à des idées, l’attachement à la fraternité, l’attachement à la communauté, l’attachement à Israël et à l’Algérie… Parce que je ne fais aucune différence entre mon pays natal et puis Israël que j’aime. Voilà c’est comme ça. Et quand je vais en Algérie, ne croyez pas que j’hésite à la dire. Je le dis, et j’affirme ma judaïcité, même dans des pays qui, d’apparence, sont hostiles. Ne croyez pas que l’hostilité vient du peuple. Elle vient souvent des politiques. Et croyez-moi, je reviens d’Alger où il y a dix jours, nous avons fait une avant-première du film que vous allez voir, et l’accueil a été absolument extraordinaire. Mais quand je dis extraordinaire, c’était inouï de de voir cette salle remplie, des applaudissements qui ont duré quasiment une demi-heure, et les gens me remerciaient d’avoir raconté cette page de l’histoire, de cette Algérie qui leur a été confisquée. Ils retrouvaient une part de leur histoire.

Avant de vous laisser voir le film, je voulais juste ajouter deux mots… Pour ceux qui ont lu le roman, ils connaissent le côté magnifique de ce livre qu’a écrit Yasmina Khadra. Et pour ceux qui ne l’ont pas lu, vous allez découvrir l’histoire. Yasmina Khadra est un auteur de littérature francophone, algérien, et ce qui m’a plu dans ce roman quand je l’ai découvert, c’est de voir comment un algérien a pu raconter cette histoire de l’Algérie française dans l’apaisement, dans la fraternité, sans oublier les fêlures, sans oublier l’injustice.

Ce qui m’a plus également c’est que Khadra, dans son roman, nous dit des choses. Il nous dit qu’il n’y a pas une vérité, mais qu’il y a des vérités. Les vérités des hommes et des femmes, ce qu’ils ont vécu et comment ils l’ont vécu. Et la grande vérité, avec un grand « V », et l’histoire avec un grand « H » qui balaye comme ça les destins, on la connait parce qu’elle est dans les manuels. Mais souvent elle est falsifiée, souvent elle est grossie, souvent elle est caricaturée. Et moi dans ce roman, c’est ce que j’ai aimé. J’ai aimé qu’on parle de ces petites gens qui vivaient en Algérie, des années 1940 à 1962, et comment ces vies parallèles et fraternelles, ces destins croisés, allaient engendrer un désastre humanitaire. Parce qu’il ne fait pas oublier qu’un million et demi de personnes qui ont quitté l’Algérie en même temps, c’était un grand désastre humanitaire. Un des plus importants du 20ème siècle. Ça a été quelque chose de tragique pour cette communauté qui s’est certes très très bien intégrée en France, ou en Israël, ou au Canada, mais qui a été un vrai drame.

Donc, il a raconté cette histoire avec passion, et je le dis, avec, et ce mot est très important, « apaisement ». Parce que ce qui qualifiait ce peuple d’Algérie, ce petit peuple de français d’Algérie, c’était le mot insouciance. Ce mot insouciance a des vertus. Parce qu’il nous donne à vivre avec plénitude, mais les retours de bâton sont durs quand l’histoire arrive et balaie comme ça des destins.

L’insouciance donc, le plaisir de vivre, le plaisir d’avoir vécu dans un pays où c’était un voyage immobile. On ne voyageait pas, on restait là parce que c’était le plus beau pays du monde. Et en écrivant cette adaptation avec Daniel Saint-Hamont, on a eu comme principe de ne pas trahir l’auteur, et ne pas décevoir les lecteurs. C’est très compliqué de prendre un roman, et d’en faire une adaptation cinématographique. Parce qu’un roman, on peut s’arrêter, on peut le reprendre, mais le film, lui, c’est une œuvre à part entière qui permet de rentrer dans une histoire selon mon propre rythme.

En vous prenant par la main, en vous demandant de vous asseoir dans ces fauteuils, en éteignant la lumière dans quelques secondes, je vais vous inviter à un voyage. Et ce voyage, je l’impose d’une certaine manière. J’impose son propre rythme. Et c’est ce qu’il y a de plus compliqué dans l’adaptation. Je pense que je ne me suis pas trompé, au vue des réactions des spectateurs dans les salles, depuis un certain nombre de jours, et avec toutes les avant-premières que j’ai pu faire dans toute la France, plus de vingt villes visitées. Et je me souviens également de la première avant-première, elle était destinée à la tsédaka, vous voyez cet attachement que j’ai à notre communauté, et ça a été une belle projection.

Eh bien je vous prends par la main, et vous inviter à suivre cette magnifique histoire d’amour, et en vous souhaitant ‘hatima tova pour Yom Kippour. Merci. »

Merci à la fondation Casip-Cojasor pour sa collaboration à la rédaction de cet article.

Si vous désirez allez plus loin :

– Consultez l’article Ce que le jour doit à la nuit, d’Alexandre Arcady.
– Ce que le jour doit à la nuit, de Yasmina Khadra, aux éditions Pocket.
– Ce que le jour doit à la nuit, le DVD.

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