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« Das kind », de Yonathan Levy

Das Kind, c’est un film documentaire d’une beauté, d’une richesse et d’une virtuosité technique, visuelle et narrative exceptionnelles. C’est le premier long-métrage d’un jeune réalisateur de même pas trente ans, autodidacte, qui crée depuis l’âge de quatorze ans des vidéos et des films expérimentaux originaux, profonds, innovants. Yonathan Levy  a vingt-quatre ans quand il commence à travailler sur ce projet.

das kindDas Kind, c’est Irma Miko, née Rosenberg, mariée à Grisha Rothstein, puis à Julien Miko. Née en 1914 à Czernowitz, ville sacrifiée aux aléas de l’Histoire, le destin de cette femme exceptionnelle est étroitement mêlé à l’histoire tourmentée du 20ème siècle. Pianiste de grand talent, elle choisit à dix-huit ans la voie de la révolution communiste, épouse Grisha, membre du Parti, avec qui elle milite activement à Bucarest avant d’être envoyée en France en 1937, où le couple est séparé par la Guerre d’Espagne. Restée à Paris, Irma rencontre son futur mari, Julien Miko. Tous deux intègrent la Résistance des étrangers, les fameux FTP-MOI. En 1942 Irma va s’engager dans une mission aussi délicate que dangereuse : enrôler des soldats de la Wehrmacht dans la Résistance. En 1944 elle donne naissance à son premier fils, en 1946 naît André qui, vers l’âge de soixante ans, éprouve le besoin de recueillir le témoignage exceptionnel de sa mère pour le transmettre aux générations futures.

Das Kind, c’est la rencontre entre Irma, André et Yonathan, au gré des souvenirs intacts de la vieille dame, des questions du fils, de l’intelligence et de la sensibilité d’un réalisateur confirmé, qui signe avec ce premier long-métrage un coup de maître. C’est un chef-d’œuvre. A l’issue de la représentation, l’émotion est palpable dans la salle. On est impressionné par la maîtrise du sujet, des images, de la réalisation. On est impressionné par la vitalité, l’intelligence, le courage, la lucidité et l’humour d’Irma. On est impressionné par cette œuvre dont la transmission est le maître-mot. Au-travers du destin d’Irma, c’est également le destin de Czernowitz que l’on découvre, magnifiquement filmée. Après avoir vu un film d’une telle qualité, on a envie d’en parler, mais on ne sait pas comment rester à un tel niveau. On ne peut que saluer le choix d’André, qui a fait confiance à Yonathan Levy pour filmer l’histoire de sa mère. On n’aurait pu rêver rencontre plus parfaite.

Das Kind, de Yonathan Levy, actuellement, tous les dimanches à 11h au cinéma Le Balzac, 1 rue Balzac, 750058 Paris. A l’occasion de la réalisation et de la projection de Das Kind, Cultures-J.com a rencontré Yonathan Levy  pour une interview exceptionnelle.

Cultures-J.com : Bonjour Yonathan, et merci de nous consacrer quelques minutes pour répondre à nos questions.  Dans votre documentaire Das Kind, actuellement projeté au cinéma le Balzac jusque fin mai, vous mettez en scène le récit d’Irma Miko, pianiste concertiste Juive originaire de Roumanie, dans l’obscurité de l’Europe des années 30 et 40. Pourquoi avoir voulu traiter ce sujet, qui a déjà été maintes fois exploré ? Qu’espérez-vous apporter de nouveau, de différent ?
Yonathan Levy : Le film raconte comment des allemands ont résisté à Paris pendant la guerre. Il raconte aussi comment le gouvernement roumain de l’époque a organisé sa propre extermination des Juifs dans ce qu’on appelle la « Shoah roumaine ». Enfin, il aborde aussi la destinée de cette ville d’Europe centrale exceptionnelle et méconnue qu’est Czernowitz. Tous ces sujets méconnus du grand public, j’ai pu les aborder grâce au personnage d’Irma et à son parcours de vie si singulier. En choisissant de faire ce film, j’étais donc intéressé par le fait de raconter des faits méconnus de cette histoire mais aussi de les relier entre eux pour que le spectateur comprenne comment se sont articulés tous ces événements entre la première et la seconde guerre mondiale. En cela, Irma était le personnage idéal car sa vie s’est inscrite dans toutes ces turbulences. Enfin, mon intention avec ce film était aussi d’aborder l’Histoire à travers l’intime et de filmer le processus de transmission de mémoire en train de se réaliser. C’est ainsi qu’on peut voir trois générations d’une même famille se répondre dans le film.

C-J.com : Dans leur narration, vos protagonistes parlent souvent du racisme, de l’antisémitisme et de toutes les horreurs qui entachaient alors la France et l’Europe.  Comment vit-on lorsqu’on les entend ces témoignages de personnes qui ont vécu l’Histoire ? Ressort-on différent d’un tel projet ?
Y. L. : Je vais vous surprendre mais je suis ressorti beaucoup plus positif vis-à-vis de toute cette histoire qu’avant de débuter le film. J’avais déjà beaucoup travaillé sur ces sujets avant de connaître Irma, mais je n’avais jamais entendu de témoignage comme le sien. Irma est une personne pleine d’enthousiasme, résolument tournée vers l’avenir et profondément positive. Elle qui a perdu énormément de camarades pendant la guerre garde malgré tout le souvenir d’une période magnifique où elle luttait de toutes ses forces contre l’occupant nazi. Cette volonté de ne conserver que les meilleurs souvenirs vient certainement du fait qu’elle n’a jamais été ni arrêtée, ni déportée. Elle n’a donc jamais été dans une position de victime. Elle est restée une combattante et a gardé ce regard sur l’Histoire. Et c’est en cela que son témoignage m’a transformé.

C-J.com : Connaissiez-vous Irma et toutes ces personnes que vous mettez en scène, et dont on sent toute la fierté et  toute l’humilité ? Dans quelles circonstances les avez-vous rencontrés, qu’ont-elles ressenti lorsque vous leur avez demandé d’effectuer ce voyage dans leur mémoire ?
Y. L. : Je ne connaissais aucune de ces personnes avant de travailler sur le film. Pas même Irma. J’ai tout d’abord rencontré André, son fils, qui voulait raconter l’histoire de sa mère. Et c’est de cette rencontre qu’est née l’idée de faire un film. Ensuite seulement, j’ai pu rencontrer Irma et les autres intervenants du film, qui étaient pour la plupart des contacts et des connaissances de la famille. Seuls le soldat allemand Hans Heisel ainsi que le rescapé de Transnistrie Josef Ohlgiesser n’étaient pas prévus au programme. Nous les avons découvert en cours de tournage, par miracle. Enfin bref, pour parvenir à capter leur témoignage et leur permettre de parler le plus librement possible, je me suis totalement effacé avec ma caméra et j’ai laissé André jouer le rôle de l’interviewer. C’est ainsi qu’Irma, parlant à son fils, s’est laissée aller à parler beaucoup plus librement. Et quand par la suite nous avons rencontré d’autres témoins, c’est cette fois Irma qui s’est transformée en intervieweuse. De cette façon, je n’ai même pas eu à convaincre qui que ce soit de parler.

C-J.com : Das Kind est ponctué de brefs moments où une jeune fille narre sur une scène l’histoire d’Irma Miko. Pourquoi ce choix de mise en scène ? Pourquoi Irma ne raconte-t-elle pas elle-même certains des épisodes de sa vie ?
Y. L. : Après avoir tourné les séquences que j’appelle « réelles », c’est à dire toutes les séquences du voyage entre Paris et Czernowitz en passant par Bucarest, je me suis rendu compte que je manquais de certaines informations historiques essentielles à la bonne compréhension de l’histoire par le spectateur. Dans ce cas, on utilise souvent une voix off mais  je n’avais pas envie d’avoir recours à ce procédé, alors j’ai cherché un autre moyen. Et là s’est présentée devant moi cette jeune fille qui faisait du théâtre en amateur et qui avait surtout la particularité d’être la petite fille d’Irma ! J’avais donc trouvé ma « voix off ». C’est ainsi que je lui ai confié ces scènes théâtrales qui s’intercalent avec le voyage d’Irma. Et de cette façon, grâce à elle, le processus de transmission de mémoire s’est étendu à la deuxième génération.

C-J.com : Pour écrire le scénario de Das Kind, vous avez collaboré avec André Miko, le fils d’Irma. Que représentait pour eux deux un tel projet ? La collaboration entre vous a-t-elle été simple ?
Y. L. : André connaissait très bien l’histoire de sa mère parce qu’il ne cesse de la questionner et qu’elle n’a jamais manqué de lui répondre. Pour lui, le film était avant tout un film destiné à la famille. Mais, sentant que j’ambitionnais de porter cette histoire à un plus large public, il a eu l’intelligence et le courage de se mettre un peu en retrait pour me laisser exprimer mon regard. Et à partir de ce moment-là, son rôle principal dans l’écriture a été de me guider, de me conseiller dans mes choix et de m’informer lorsque je faisais fausse route, tout en acceptant certains de mes choix avec lesquels il n’était pas d’accord. Notre collaboration a ainsi très bien fonctionné. Quant à Irma, elle a toujours pensé ce film comme une production familiale qui devait rester dans ce cercle. Ce n’est finalement qu’après avoir assisté à de nombreuses projections en salles qu’elle a réalisé à quel point son histoire pouvait intéresser bien au-delà. En tant que personne pleine d’humilité, qui n’a jamais cherché les récompenses ni les décorations, ce qu’elle a fait pendant la guerre lui semble tout à fait normal et ne mérite pas qu’on y prête autant d’attention. Il aura donc fallu attendre qu’elle atteigne ses quatre-vingt-dix-huit ans pour qu’on lui rende enfin honneur comme il se doit.

C-J.com : Présenté en sélection officielle dans une multitude de festivals, Das Kind a également reçu le Prix du meilleur film au Festival du film indépendant en 2010. Comment vivez-vous l’accueil que tous les professionnels lui réservent ?
Y. L. : J’ai débuté ce film à l’âge de vingt-quatre ans, avec une expérience de réalisateur autodidacte et des moyens très limités. Finir ce film était donc déjà une prouesse en soi. Mais d’en être récompensé par ses pairs, c’est un plaisir qui vous donne des ailes et l’envie de réaliser plein d’autres belles choses.

C-J.com : Quels sont vos futurs projets ?
Y. L. : Je travaille sur un scénario de long métrage de fiction qui se déroule au 11ème siècle, au temps de la première croisade et qui a pour personnage central le plus grand savant de l’histoire du judaïsme, Salomon de Troyes, dit Rachi.

Propos recueillis à Paris le 14 mai 2013.

Johana Levy pour Cultures-J.com.

Si vous désirez aller plus loin :

– Visitez le site officiel de Yonathan Levy.

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