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Du Judaïsme en terre d’Islam : le mellah de Marrakech 1/2

A trois heures de vol de Paris, la très orientale ville de Marrakech propose aux amateurs de saveurs et de folklore oriental un dépaysement assuré. De l’emblématique place Jemaa el-Fna, lieu de rassemblement par excellence où touristes et locaux déambulent aux sons des tambourins et des ouds dans des effluves de grillades et d’oranges pressées, en passant par l’inévitable Koutoubia, l’imposant minaret de la mosquée du même nom qui domine la ville du haut de ses 70 mètres, sans oublier ses nombreux musées et palais, l’ancienne capitales des souverains Almoravides se révèle à la fois simple et complexe, effervescente et reposante, familière et dépaysante.

Riche d’une histoire bientôt millénaire, la fondation de la ville de Marrakech vers 1070 par Youssef ben Tachfine correspond avec l’arrivée dans la région des premiers juifs, qui sont autorisés par le souverain à s’installer dans la cité qui devient alors la capitale d’un empire s’étendant jusqu’en Espagne et au Portugal.

Au gré des dynasties et des monarques, la communauté juive connaîtra tantôt la paix, profitant même parfois d’un statut de dhimma, de « protection », tantôt les persécutions, avec leur lot de pillages et de razzias…

En 1492, dans un désir de christianiser l’ensemble du pays, le Décret de l’Alhambra ordonne l’expulsion de tous les juifs d’Espagne refusant de se convertir. Cet édit met un terme à une présence commerciale, artistique et culturelle millénaire sur le sol ibérique, et entraîne de fait un exode massif des communautés juives vers l’Europe occidentale et en Méditerranée.

Qu’ils s’installent à Fès, Mekhnès, Mogador ou encore Marrakech, l’arrivée des Juifs d’Espagne modifie profondément le visage du judaïsme dans tout le bassin méditerranéen, les communautés autochtones croissant simultanément.

A Marrakech, de rares traces attestent encore de la présence juive historique dans la ville. Récemment, sous l’impulsion de l’actuel roi Mohamed VI, d’importants travaux de restauration et de rénovation ont été entrepris à travers tout le pays pour protéger et préserver le patrimoine historique et culturel juif, qui constitue une partie intégrante de l’histoire du royaume, dont font partie bien entendu les fameux mellah, « sel » en hébreu, des quartiers souvent cernés de hautes murailles où les Juifs vivaient séparés des populations musulmanes.

Le premier mellah a avoir été édifié fut celui de Fès, sous la dynastie Mérinide, dans la première moitié du 15ème siècle. Un siècle plus tard, en 1557, le sultan saâdien Moulay Abdallah ordonne à son tour la création d’un mellah dans la « ville rouge ». Le mellah de Marrakech deviendra le plus grand du Maroc.

Pacifique et raffiné, Moulay Abdallah sut tirer partie des talents commerciaux et surtout artistiques de la population juive, talents qu’il utilisa sans restriction afin d’enrichir et d’embellir sa ville, leur assurant dans le même temps protection et sécurité dans ce tout nouveau quartier, établi à l’ombre du palais royal, comme un message adressé à la population.

Le coeur du mellah était jadis la place des Ferblantiers, aujourd’hui entièrement restaurée, et à laquelle on arrive directement de la place Jemaa el-Fna par la rue Riad Zeitoun. Rues et ruelles, arches – dont celle en hommage au rabbi Mordehai Ben Attar –, caravanserails…, il est difficile de s’imaginer aujourd’hui ce qu’ont pu être ces endroits il y a quelques siècles tant la restauration dont ils ont fait preuve leur a ôter toute trace d’authenticité.

Jadis apanage des Juifs, au même titre que l’orfèvrerie ou la joaillerie – le mellah abritait autrefois les meilleurs bijoutiers de la région –, les martèlements résonnent encore sur la place des Ferblantiers, où de nombreux ouvriers travaillent encore le fer ou le cuivre de manière traditionnelle.

Passé le « riad du rabbin », un dédale de petites ruelles mène finalement vers une façade de facture commune, dissimulant derrière sa discrète porte un des plus beaux témoignages du judaïsme de la ville : la bien nommée synagogue Slat al Azama, la « synagogue des expulsés ».

Fondée en 1492 par le rabbin espagnol Yitzhak Delouya, cette synagogue, toujours en activité plusieurs fois par semaine, était à la fois un lieu de culte, mais aussi d’études et d’accueil pour les invités de passage. Construite dans un style oriental autour d’un patio central dans des dominantes bleues et blanches, surmontée d’une galerie supérieure, la synagogue Slat al Azama se compose d’une série de petites pièces donnant toutes sur la cour, anciennes salles de classe ou bureaux aujourd’hui reconvertis en petit musée retraçant l’histoire des Juifs de Marrakech et de sa région. Qu’ils soient rabbins, instituteurs, chanteurs, intellectuels, la communauté juive de Marrakech a donné naissance à de grands maîtres auquel un hommage est rendu  au travers de nombreuses photographies de synagogues locales, de la vallée de l’Ourika à Taroudant, mais aussi rouleau de la Torah, objets de culte, témoignages de Juifs des montagnes de l’Atlas…

La synagogue à proprement parlé, sur la droite de la cour, se compose quant à elle d’une vaste salle rectangulaire recouverte de tapis rouges, ornée sur ses murs de zelliges bleus et blancs, et de quatre rangées de sièges de bois filant de la téva à l’Arche Sainte. Un étage était également accessible aux femmes, exemple rarissime au Maroc, où elles avaient pour habitude de se tenir soit à l’entrée de la synagogue, soit dans une pièce séparée.

Pendant sa période faste, Marrakech comptait environ 30.000 Juifs et pas moins de 35 synagogues, dont deux seulement existent encore aujourd’hui : Slat al Azama, et la synagogue Joseph Bitton, route Dar Daou, à deux pas du palais Badi et des tombeaux saadiens.

Si vous désirez aller plus loin :

Entretiens avec Edmond Amran El Maleh, de Marie Redonnet, aux éditions Pensée sauvage. 230 pages. 21,00€.
Revoir Tanger, de Ralph Toledano, aux éditions La grande ourse. 304 pages. 22,00€.
Un prince à Casablanca, de Ralph Toledano, aux éditions La grande ourse. 440 pages. 25,00€.
Épreuves et Libération : les Juifs du Maroc pendant la Seconde guerre mondiale, de Joseph Toledano, aux éditions Elkana. 39,99€.
Les gens du mellah : la vie juive au Maroc à l’époque précoloniale, de Shlomo Deshen, aux éditions Albin Michel. 270 pages. 18,60€.
L’art chez les Juifs du Maroc, de André Goldenberg, aux éditions Somogy. 240 pages. 39,00€.
Eugène Delacroix au Maroc : Les heures juives, de Maurice Arama. 191 pages. 39,00€.
Juifs et musulmans au Maroc : des origines à nos jours, de Mohammed Kenbib, aux éditions Tallandier. 240 pages. 15,00€.
Communautés juives au sud de l’Anti-Atlas, aux éditions La croisée des chemins. 288 pages. 65,00€.

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