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Avignon 2014 : « Le baiser de la veuve », d’Israël Horovitz

« Le pardon est là précisément pour pardonner ce que nulle excuse ne saurait excuser, il est fait pour les cas désespérés ou incurables ». Vladimir Jankélévitch.

le baiser de la veuve israel horovitz theatre douze parisUne belle surprise que cette pièce de théâtre, Le baiser de la veuve, qui se joue actuellement au théâtre Douze. Elle fut écrite à la fin des années 60 par le grand dramaturge américain Israël Horovitz et cela se ressent, par le texte et la manière de parler de chacun des héros, surtout la femme, distante, non agressive, passive parfois… Et pourtant, elle est tellement d’actualité. On en ressort enthousiasmés !

Elle nous rappelle le roman Des souris et des hommes, de John Steinbeck, ou la pièce Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams. Des œuvres magistrales qui décrivent la société américaine et sa violence.

Auteur de plus de soixante-dix pièces de théâtre traduites à ce jour dans une trentaine de langues et jouées sur toutes les scènes du monde, Israël Horovitz est l’auteur de théâtre américain vivant le plus joué en France. Dans Le baiser de la veuve, il évoque le monde du travail manuel, abrutissant et sans intérêt. Il nous montre une opposition entre deux mondes, deux classes sociales et l’opposition homme/femme.

Dès le rideau ouvert, la pièce s’installe : les deux personnages importants, Bobby Bailey, nerveux et violent qui porte bien son surnom « le bélier » et George Ferguson, l’idiot, l’ingénu qui, lui est surnommé « la crevette » car « question matière grise , c’est pas terrible » . Ils discutent tout en buvant des bières dans l’ancienne usine de recyclage de papier appartenant au père de Bob.

Sur le sol s’amoncellent des feuilles de journaux, des cartons. Il y a une presse-papier qui est utilisée tout au long de la pièce. C’est dans ce décor terne et inhumain que les deux copains d’enfance, presque la quarantaine, passent leur journée. L’évocation du travail abrutissant est palpable. Ils recyclent du vieux papier pour refaire du papier. La presse à papier presse le papier et oppresse les ouvriers. Ils recommencent sans cesse le même geste, prisonniers de cet univers.

Bob a un rendez-vous avec son ancien amour de jeunesse, Betty. Au fil des dialogues, on sent que les deux hommes furent amoureux d’elle. Les langues se délient. Ils se sont retrouvés, il y a peu de temps et sont heureux d’être ensemble et soudain, Betty apparaît, élégante, habillée d’une jupe et d’un chemisier, de façon stricte, et elle semble ne pas ou ne plus être à sa place dans ce décor, dans leur monde. Et dès cette rencontre entre les trois personnages, la pièce nous emporte vers une histoire hallucinante !

Ces hommes-là, ce sont des laisser allers ! De pauvres bougres qui n’ont pas changé depuis l’école. Ils sont restés des gamins jusqu’à l’arrivée de Betty, leur camarade de classe, qui va les mettre devant leur responsabilité. Elle a donné rendez-vous à Bob qui, toujours amoureux, rêve de retrouvailles idylliques. Georges se moque de lui, il le taquine. Ils se comportent comme des adolescents au premier rendez-vous ! Pour Georges, ce n’est qu’une femme, pourquoi ne pas la partager ? Bobby lui espère une heureuse rencontre et commence à devenir agressif envers Georgie.

Ils n’ont pas changé depuis leur jeunesse, se remémorant le bon vieux temps, leurs anciens camarades, les disparus, les vivants. Ils sont écorchés vifs. La mort, ils l’ont vécue plusieurs fois.

Betty, quant à elle, est revenue au pays car son frère est mourant, cette mort venue la chercher. Il y a treize ans qu’elle a quitté ce trou paumé. Elle a fait des études, elle est instruite, elle est veuve et est devenue une critique littéraire réputée. Il y a une force et une supériorité chez elle qui se traduit par son langage châtié qui contraste avec celui des deux hommes. Ils ont du mal à communiquer entre eux. Bobby et Georges sont des paysans, des « pecnots » comme ils disent.

Dans un huis clos oppressant, l’auteur excelle à distiller les informations, à nous interroger, à choquer, à heurter par un récit volontairement violent.

La seule chose sur laquelle ils peuvent asseoir leur fierté est celle de la force physique. Ils vivent dans une ville où sévit le chômage, et sont donc prisonniers de leur condition et de cette usine. Bobby en est conscient et félicite Betty d’avoir eu ce courage de partir, d’avoir fait des études pour réussir. « Tu es devenue une femme de la haute, sophistiquée et tout cela, tu as des diplômes, tu parles des langues, la classe ! » Bobby est conscient de leur position sociale. Ce sont des marginaux, des paumés. A part picoler et se taper dessus, il n’y a rien d’autre à faire, et l’arrivée de Betty va tout chambouler, et nous plonger en plein drame social.

C’est Tony Le Guern, le metteur en scène de la pièce, qui incarne George Ferguson, un être buté, un gentil crétin, incapable de sortir de sa violence. L’idiot malmené par Bobby tout le long de la pièce devient de plus en plus complexe, au cynisme ahurissant. Son vrai visage sera dévoilé. Tony Le Guern est époustouflant dans ce rôle. Son personnage est aussi attachant et drôle qu’à gifler. Il joue avec sa voix, son corps, à chaque réplique il se transforme et nous entraîne dans sa part de « folie ».

Le comédien Bruno Guillot, qui interprète Bobby, ce faux-dur, ce rouleur de mécaniques, est prodigieux. On sent ses faiblesses. Ce n’est en fait qu’un Roméo transi d’amour pour sa Juliette, pas très fier de son passé et qui ne demande qu’à réparer (s’il le pouvait) les erreurs commises durant sa jeunesse. Son jeu est si étonnant que les faiblesses, les tourments de Bobby ainsi que son amour pour Betty sont partagés avec le spectateur. Une fragilité à la Patrick Dewaere. Les deux personnages en viennent d’ailleurs souvent aux mains durant cette pièce. On se croirait parfois au cinéma.

Quant à la comédienne, Capucine Jaworski, toute menue, fragile, elle apparaît dès le début très sûre d’elle, se moque d’eux, mais se révélera très vite une Betty fragile et vacillante en évoquant son passé douloureux causé par ces deux « laissés pour compte ». Elle les mène en bateau, et ils tombent dans le piège. Ils sont simplets. Que cherche-t-elle ? Où veut-elle en arriver ? Elle nous émeut quand elle évoque son drame et sa détresse ! Avec brio, elle joue la femme intellectuelle, sure d’elle, qui snobe ses anciens camarades et qui, au fur et à mesure, redevient la jeune fille qu’on a salie et broyée.

Rapidement, les sarcasmes et les non-dits s’entremêlent aux retrouvailles. Un malaise insondable s’installe jusqu’à la révélation du terrible secret qui les lie.

Un huis clos étonnant et stressant ! Une interprétation magistrale. On reste scotchés sur son fauteuil tant la pièce nous prends à bras le corps. On découvre un texte admirable, on assiste aux révélations de chacun. Les comédiens sont remarquables de vérité, on a la larme à l’oeil. Par moments on sourit, parfois on a envie d’en gifler un. On vit la pièce, on oublie tout !  Les acteurs nous tiennent en haleine dans une montée en puissance du psychodrame où les rôles s’inversent… Une réussite !

Il faut une belle énergie et beaucoup de volonté pour monter ce genre des pièces aujourd’hui. Ce n’est pas évident de remplir une salle de spectacle sur un thème aussi atroce qui parle de viol, de sexisme et des conditions sociales d’une catégorie de personnes qui sont enfermées dans leur monde, et avec un texte aussi fort qui fait réfléchir.

Les garçons sont sexistes, les relations homme/femme sont basées sur un vieux modèle. Betty est à bout, elle veut pardonner mais elle attend aussi le pardon ! Betty a été broyée comme du papier mais elle veut revivre. Sa vie fut un enfer malgré qu’elle fut mariée et qu’elle ait eu deux enfants. Cette femme qui se venge et ces hommes qui ne comprennent rien et qui continuent à être des enfants et à ne rien regretter nous captivent et nous font réfléchir sur le pardon, et le « pourquoi certains arrivent à commettre ces méfaits, l’irréparable,  est-ce la société qui les pousse à se conduire ainsi alors que ce sont des être simples, vivant au jour le jour leur quotidien sans espoir d’en sortir. »

Personne ne naît bourreau ou victime et l’interprétation très américaine, façon Actors Studio, nous fait sentir ce clivage.

Il ne faut manquer cela à aucun prix. La pièce se joue encore jusqu’au 7 décembre 2013. Elle a été récompensée le 25 novembre dernier lors de la cérémonie des P’tits Molières. Le fondateur et Président de cette association, Jérôme Tombay, a raison quand il dit « dans les petites salles, il existe des grands spectacles. Encore faut-il qu’ils soient reconnus ! ». Et celui-ci mérite d’être connu ! C’est du vrai théâtre ! Une performance d’acteurs incroyable ! Une interprétation d’une grande profondeur et d’une troublante vérité. Ces trois comédiens SONT Betty, Bobby et Georges.

Le baiser de la veuve, d’Israël Horovitz, au Verbe Fou (Avignon), du 5 au 27 juillet 2014. Informations et réservations sur le site du théâtre Le Verbe Fou.

Myriam et Shannon HALIMI pour Cultures-J.com.

Si vous désirez aller plus loin :

– Le Baiser de la veuve, d’Israël Horovitz, aux éditions Théâtrales. 111 pages. 14,95€.
– Dix pièces courtes, d’Israël Horovitz, aux éditions Théâtrales. 283 pages. 22,50€.
– Un New-Yorkais à Paris, d’Israël Horovitz, aux éditions Grasset. 420 pages. 21,80€.

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