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« Les alphabets de la Shoah », d’Anny Dayan Rosenman

Après sa thèse Deuil, identité, écriture. Les traces de la Shoah dans la mémoire juive en France, qu’elle soutient en 1995, Anny Dayan Rosenman poursuit pendant plus de 10 années ses travaux d’investigation au sujet de l’Holocauste.

les alphabets de la shoah anny dayan rosenmanC’est par centaines de pages qu’elle lit textes et témoignages de survivants, mais aussi d’historiens ou de psychanalystes, et décortique des heures de reportages et de films pour présenter, à-travers Les alphabets de la Shoah, une analyse de trois figures. Celle du témoin d’abord, celle du survivant ensuite, et celle du témoin-écrivain enfin.

S’adressant aux vivants, le témoin, qui lutte à la fois contre le mensonge, la propagande et le secret, tente d’établir la vérité  tandis que le survivant, qui sait, de par son expérience cruelle, ce que l’ « homme ordinaire » ignore, s’interroge sur le sort réservé à sa famille, à ses amis, aux autres Juifs, met toujours sa survie sur le compte du hasard, et surtout ne cesse de se demander « pourquoi moi ? ». Ces thèmes du doute et du questionnement seront de nombreuses fois repris dans les écrits des grands auteurs contemporains, Isaac Bashevis Singer en tête.

Le témoin-écrivain quant à lui tente d’établir la vérité sur l’Histoire, cette vérité pouvant passer à la fois par le cinéma – Shoah de Claude Lanzmann ou Nuit et brouillard d’Alain Resnais étant parmi les exemples les plus forts, mais aussi par la littérature.

Jusqu’au procès d’Adolf Eichmann, un des instigateurs de la Solution Finale enlevé en Argentine par le Mossad en 1961, où témoigneront 111 personnes racontant leurs souffrances devant les caméras et les journalistes du monde entier (lire l’article Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta), constituant de fait un moment essentiel dans la légitimation du statut de victime qui leur faisait jusque-là défaut, les récits et les témoignages des survivants des camps peinaient à être édités et n’intéressaient que peu de lecteurs.  Au lendemain de la guerre, le « silence des rescapés », à mi-chemin entre honte et incompréhension, était de mise.

Qu’il s’agisse des œuvres de Primo Levi, Piotr Rawicz, Elie Wiesel, Robert Anthelme ou Aharon Appelfeld, enfant de rescapé pansant ses plaies à-travers son écriture, toutes resteront confidentielles de longues années avant d’être internationalement reconnues.

Invitation à la réflexion, Les alphabets de la Shoah revient donc une nouvelle fois sur l’intarissable sujet de l’extermination de masse des Juifs d’Europe, y apportant une analyse pointue – un peu trop par moments, et mettant en avant des aspects moins souvent évoqués dans les écrits traitant de cette période, comme la prise de conscience de leur judéité par certains populations qui, jusqu’aux années 30, ignoraient ce qu’ « être Juif » signifiait, ou encore la nécessité de raconter, de témoigner à la première personne, de passer du « nous » impersonnel à un « je » plus douloureux, mais  essentiel.

Les alphabets de la Shoah : Survivre, témoigner, écrire, d’Anny Dayan Rosenman, aux éditions Biblis – CNRS. 240 pages. 10,00€.

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