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« Max, en apparence », de Nathalie Skowronek

Comment parler de sa famille sans tomber dans le voyeurisme ? De son grand-père rescapé d’Auschwitz qui quitta son épouse et sa fille pour s’installer en Allemagne et y faire fortune de manière quelque peu douteuse ?

max en apparence nathalie skowronekMax a un numéro tatoué sur l’avant-bras et ne s’en cache pas. Il vit dans un duplex au haut d’une tour en plein cœur de Berlin-Ouest, possède une villa à Marbella où il invite ses nombreux amis et ses petits-enfants. Il est riche, bel homme, beau parleur, extrêmement sociable. Bien après son décès, sa petite-fille s’interroge sur la personnalité flamboyante, complexe et mystérieuse de ce grand-père revenu des camps, trop vite remarié, et qui faisait le tour du zoo de Berlin tous les matins avec en poche des médicaments et des diamants.

C’est à un double voyage que nous convie Nathalie Skowronek dans son deuxième roman : voyage spatio-temporel, sur les traces multiples de Max. Berlin-Ouest où il s’installa après son divorce et fit des affaires florissantes dans l’import-export, Liège où vécurent son ex-femme Rayele et sa fille après qu’il les eut quittées, Auschwitz-Jawischowitz où il fut interné pendant deux ans, travaillant de nuit dans les mines de charbon, Berlin-Est où il se rendait régulièrement pendant la Guerre froide pour y retrouver son ami et associé Pavel, et enfin Tel-Aviv où il est enterré.

Pourquoi ce rescapé d’Auschwitz choisit-il Berlin comme port d’attache? Pourquoi cette obsession de la route, des affaires, l’abandon du foyer conjugal? Après quoi court-il? Dans le Berlin d’après-guerre, exsangue, tout est possible et Max, survivant, habitué des combines et des trafics en tout genre, sent que l’époque et le lieu se prêtent à l’aventure. Petit à petit, il tisse son réseau, retrouve un compagnon des camps installé à Berlin-Est. Ensemble, ils se lancent dans l’import-export de produits de luxe en direction de l’Allemagne de l’Ouest, avec la bénédiction de la Stasi. Max passe régulièrement le Mur, on lui donne du « Herr Max » dans son restaurant favori, il vit comme un nabab.

Il n’a jamais raconté Auschwitz. D’ailleurs, était-il vraiment là-bas ?

Tout au long de sa quête, l’auteure s’interroge sur sa légitimité à écrire ce récit que personne n’a demandé. Elle interroge sa mère, sa grand-tante, les gens qui ont connu Max. Elle hésite, par pudeur, à poursuivre l’aventure. Qui est-elle pour raconter ce que son grand-père a toujours tu ? D’autres avant elle, qui ont vécu cette période, ont écrit. Sa démarche est-elle indispensable ? Elle n’en continue pas moins, va au bout de ses recherches, et découvre de quelle façon Max a passé sa vie à se venger de ce que les nazis lui ont fait subir : l’esclavage, l’assassinat de sa première épouse, de ses parents, de ses frères, de sa sœur.

Nathalie Skowronek a accompli un formidable travail de mémoire et de recherches afin d’aboutir à ce beau livre, qui parle autant de la destinée d’un homme que de l’histoire de l’Allemagne du temps du Mur et de la déportation des Juifs de Belgique. Bien qu’elle nous dévoile des pans entiers de l’histoire familiale, sa plume reste étonnamment pudique et respectueuse de ces personnages, de ces personnes brisées par l’Histoire.

Alors, comment parler de sa famille sans tomber dans le voyeurisme ? Lisez Max, en apparence. A partir du souvenir des numéros tatoués sur l’avant-bras de son grand-père, l’auteure part sur les traces d’un passé qui n’en finit pas de ne pas passer, et démontre avec talent à quel point l’Histoire, et particulièrement le lourd héritage de la Shoah, est tatoué en chacun de nous, descendants des victimes.

Max, en apparence, éditions Arléa. 235 pages. 16,00€.

Johana Levy pour Cultures-J.com.

Si vous désirez aller plus loin :

– Karen et moi, de Nathalie Skowronek. Editions Arléa. 145 pages. 15,50€.

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