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« Qui es-tu Fritz Haber », une dispute pour l’Histoire au Studio Hébertot

« Un savant appartient à la science en temps de paix, et à son pays en temps de guerre. » Fritz Haber.

qui-es-tu-fritz-haberAllemagne, avril 1915. Affairée à débarrasser la table après un dîner, Clara Haber ne dit pas un mot. Ses gestes mécaniques et son indifférence face à l’exaltation de Fritz, son époux, en tenue militaire, trahissent un malaise. Pourtant, cette soirée était merveilleuse : leurs hôtes – des collègues et supérieurs de l’armée allemande – étaient charmants, le repas succulent…

Murée dans son silence, Clara ne comprends pas. Comment Fritz peut-il, comment peuvent-ils tous rester aussi insensibles à cette guerre qui dévaste l’Allemagne et l’Europe depuis des mois ? Comment parviennent-ils à en parler comme l’on discuterait d’une banale chasse à cour ? Où donc est le génial scientifique dont elle a traduit les textes en anglais, et à qui elle a dit « oui » en 1901 ? Est-ce vraiment lui qu’elle a épousé, ou un étranger doté d’un esprit froid et méthodique ?

« Qui es-tu Fritz Haber ? ». Clara martèle la question à maintes reprises à cet homme qu’elle semble découvrir.

Le sujet de cette discorde ? La guerre bien entendu, et avec elle le rôle de Fritz dans la destruction des hommes, de leurs corps mais surtout de leurs âmes. Un conflit mené comme une dératisation.

C’est que Fritz, brillant chimiste, a découvert récemment la synthèse de l’ammoniac, un procédé révolutionnaire qui permet de démultiplier la production agricole. A priori, rien de dangereux. Sauf si ce procédé est utilisé dans le but de tuer des milliers d’hommes en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Et c’est bien là qu’est le problème.

Passionnés jusqu’à la folie, leur ultime conversation balaie de nombreux sujets : pour Clara, fortement opposée à cette dérive de la science, Fritz, né Yaacov, patriote exalté, plus allemand que les allemands eux-mêmes, ne restera qu’un valet à la solde de la Prusse. Jamais il ne sera admis ni reconnu, il reste avant tout un Juif ; la religion bien sûr – l’opposée de la science, qui elle n’est que vérité –, cette religion pour laquelle les hommes s’entretuent. S’est-on déjà entretué pour une théorie scientifique ? Jamais ! D’ailleurs, ou est-il D.ieu en cette période ? Pourquoi ne se manifeste-t-il pas ? Et la science évidemment, cette science qui, si elle dépasse l’homme, finira immanquablement par le tuer, progrès technique n’étant pas synonyme de progrès humain.

D’une rare violence, comme un écho au chaos qui les entoure, l’union de Clara et Fritz Haber atteint un point de non-retour.

À l’issue de cette soirée, tandis que Fritz est rappelé d’urgence sur le front, Clara Haber, née Immerwahr, première femme juive diplômée en chimie de l’université de Breslau, se suicide.

Fritz Haber, directeur de l’Institut Kaiser-Wilhem où travaillent notamment Einstein et Planck et considéré comme le « père de l’arme chimique », recevra quant à lui le prix Nobel de chimie en 1918 – une cérémonie boycottée par les français, les britanniques et les américains.

Sur bien des points, l’Histoire montrera que Clara avait raison. En 1933, avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler, Fritz Haber s’enfuit d’Allemagne en direction de la Palestine Mandataire, à la demande d’un certain Haïm Weizmann, un autre chimiste qui allait devenir en 1948 le premier Président de l’Etat d’Israël. Fritz Haber n’arrivera jamais au terme de son voyage, il décède lors d’une étape en Suisse, en janvier 1934. Quant au procédé de synthèse de l’ammoniac qu’il découvrit, il sera utilisé quelques années plus tard afin de décimer les Juifs d’Europe. Son nom : le Zyklon B.

Avec Qui es-tu Fritz Haber, Xavier Lemaire, qui campe le personnage de Fritz et signe également la mise en scène, porte sur les planches Un nuage vert, le magnifique texte de Claude Cohen, texte qui aurait pu être la dernière conversation de ce couple de passionnés que tout oppose.

« Il y a cinq ans, à la Cité de l’espace de Toulouse, j’écoutais Axel Kahn, qui parlait des avancées scientifiques et des bienfaits de la science. Il terminait son exposé par une exhortation : « N’oublions pas, Fritz Haber ! » J’avoue que j’entendais alors ce nom pour la première fois. Axel Kahn, en quelques minutes, faisait un résumé de l’histoire vraie et tragique de ce couple de scientifiques, Fritz et Clara Haber, qui, un soir de 1915, allaient s’opposer violemment l’un à l’autre sur ce que doit être la science et les buts qu’elle doit atteindre », confie Claude Cohen.

Xavier Lemaire et Isabella Andreani, qui interprète une Clara troublante, mènent à son paroxysme une tension qui ne pouvait s’achever que dans la mort. Le jeu est bouleversant de sincérité, rapide, puissant, violent, sans temps mort. Un drame humain joué devant un public qui, lui aussi, se trouve renvoyé à ses propres interrogations sur la science : Peut-on faire de la science une religion ? La science remet-elle en cause l’idée même de D.ieu ? Un scientifique peut-il s’affranchir de toute considération morale ? Le progrès scientifique est-il toujours un progrès pour l’humanité ?

La réponse à ces questions reste ouverte.

Qui es-tu Fritz Haber ?, un grand moment de théâtre pour un petit moment d’Histoire.

Qui es-tu Fritz Haber ?, actuellement au Studio Hébertot. Infos et réservation sur le site du Studio Hébertot.

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