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« The Rose » : Une star à redécouvrir, un chef d’œuvre à réhabiliter

Il y a les films cultes, dont chaque scène a été vue, revue, citée et analysée. Et il y a ceux qu’on n’oublie pas, mais dont on serait bien incapable de se rappeler une scène en particulier. Parce qu’ils nous ont marqué dans leur ensemble, touché par leur univers, une atmosphère particulière, une singularité générale, qui les élèvent dans notre mémoire cinéphile et leur y préserve une place de choix.

the rose bette midlerThe Rose est de ceux-là. Il n’en subsiste que des impressions, des émotions brutes, des images floues, mais le souvenir bien net d’une révélation, d’un bouleversement : Bette Midler. Une actrice enragée qui s’emparait alors de son premier vrai rôle au cinéma pour se transformer instantanément en icône du grand écran, rejoignant le panthéon des grandes figures du septième art. Au risque d’éclipser tout le reste. Comme James Dean dans La Fureur de Vivre ou Marlon Brando dans L’Equipée Sauvage.

Mais là où ces films, parmi tant d’autres, souffrent mal le passage du temps et des revisionnages, The Rose se redécouvre et se réévalue avec bonheur, qui plus est sur grand écran, restauré et remasterisé. Au-delà de la performance prodigieuse de Bette Midler, largement à la hauteur de nos souvenirs, le film se révèle être plus qu’un simple écrin pour cette sublime révélation, mais bel et bien un bijou de cinéma en lui-même, voire un ovni. C’est probablement ce qui a desservi The Rose à sa sortie : vendu alors comme un biopic non-officiel de Janis Joplin, le film a surpris en désobéissant allègrement aux règles d’un genre très balisé. Aujourd’hui plus qu’alors, après quarante ans de biographies fleuves trop sages et engoncées, on est d’autant plus heureux que La Divine Miss M ait d’abord refusé d’interpréter Joplin, terrifiée par le poids du symbole, forçant ainsi les scénaristes à explorer une autre voie que la simple hagiographie, plus abstraite, plus libre et pour le coup plus universelle.

The Rose ne raconte pas la naissance, la gloire et la chute d’une rock star, mais attrape le train en fin de course, quand la chanteuse est déjà célèbre, mais aussi rongée par l’alcool, l’épuisement, des années de lutte avec la drogue. On découvre Rose aux prises avec ses démons, au bord du gouffre, avide de repos et en même temps terrifiée à l’idée qu’on l’abandonne, qu’on ne la reconnaisse plus (d’où cette sublime et terrible rengaine : « Whereyougoing … Where’severybodygoing ? »). Après un concert à New York et avant de revenir dans sa ville natale pour achever sa tournée, la star craque, plaque tout et part en virée avec son chauffeur, rêvant d’échappées belles et de bonheurs simples, à deux. Mais toujours la peur, toujours l’angoisse, le besoin de reconnaissance permanent. Rose est une bombe à retardement, à la fois monstre d’égotisme et petite fille fatiguée, presque fleur bleue.

Le film fait l’aller et retour entre ces deux facettes de sa personnalité, les faisant régulièrement entrer en collision, lors des séquences les plus fortes. Lorsque Rose, blasée et condescendante, est présentée à une star de la country dont elle a repris les tubes, avant de s’effondrer comme une gamine capricieuse lorsque ce dernier lui demande, avec mépris, de ne plus chanter ses chansons. Ou encore quand la diva pique une crise lorsque le gérant du Drugstore de sa ville natale ne la reconnaît pas, alors qu’elle lui fait les yeux doux, comme quand elle était petite. Beaucoup ont dit, à la sortie du film, qu’il était trop long et répétitif, qu’il n’y avait pas vraiment d’histoire. Ce n’est pas faux, mais on peut aujourd’hui, avec le recul, voir ces handicaps comme autant de qualités, puisque l’aspect répétitif du film nous permet de ressentir la torture mentale que subit l’héroïne, tiraillée en permanence, encore et encore, jusqu’au point de rupture. Ce moment terrible où Rose, au bout de deux heures de film,  cesse de faire semblant, de sauter partout, de rire, de tirer sur la corde : la scène de la cabine téléphonique  est une merveille d’habileté technique et de puissance émotionnelle.  Les talents conjugués du réalisateur Mark Rydell, de son chef opérateur WilmosSzigmond, et de son actrice atteignent alors un paroxysme dévastateur.

Finalement, plus qu’un film musical, The Rose est un film sur la musique, une sorte de reportage dans les coulisses d’une tournée, dans l’intimité d’une star qui a toujours voulu l’être mais qui réalise qu’elle n’en n’a pas la carrure. Un long et beau montage d’extraits de concerts absolument jouissifs (véritablement tournés en condition de live et où Midler se livre à des prouesses vocales à se damner, sur des titres entiers, et pas hachés au montage comme c’est si souvent le cas) et de moments plus intimes, parfois cocasses (lorsque la diva entonne un de ses succès avec le transformiste qui l’imite dans un club miteux de New-York, bientôt rejointe par Barbra Streisand et Diana Ross qui s’époumonent sur du rock’n’roll), qui se succèdent sans nous laisser de répit dans un crescendo dramatique enivrant, avec une cohérence implacable. Jusqu’à cette ultime séquence, dantesque, où la Rose au bout de ses forces cède au dernier appel de son égo destructeur, pour prouver aux culs terreux qui l’ont vu grandir qu’elle vaut définitivement mieux qu’eux… Ou pas ?Loin du simple biopic déguisé de Janis Joplin, The Rose s’avère être, trente-cinq ans après sa sortie, l’émouvant témoignage de l’éternelle et viscérale insatisfaction de l’Artiste, et une preuve supplémentaire que les 70’s ont été un formidable laboratoire pour les décennies cinématographiques à venir.

The Rose, en salles le 29 juillet.

Clément FROBERT pour Cultures-J.com.

Si vous désirez aller plus loin :

– The Rose, de Mark Rydell. DVD. 129mn.
Experience the Divine, de Bette Midler. CD 15 titres.

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