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« Algérie, la conquête » : récit d’un échec annoncé, par Thierry Nélias

Ceci n’est pas un livre d’Histoire, ou du moins, s’il est bien question d’Histoire, on comprend très vite qu’il est question aussi de sociologie, de psychanalyse des affrontements, d’analyse des mentalités, et, au final, d’actualité.

Au moment — printemps 2022 — où l’on célèbre, non sans mal, la fin de l’Algérie française et une indépendance de fait si chèrement acquise, voici soixante ans ; au moment où, enfin, et de manière toute récente, l’administration française admet ses erreurs, errances, errements, dans la présence de la France en Algérie, il est temps de revenir sur les origines du conflit.

C’est ce que se propose Thierry Nélias dans cet ouvrage historique des plus passionnants.

Tout commence en 1830 par un coup d’éventail malencontreux : le dey d’Alger balance plusieurs fois son chasse-mouche au visage du Consul de France. L’incident paraît ridicule mais il suffit à déclencher les hostilités. Il faut dire que cela fait bien longtemps que tout le monde, français comme anglais, attend l’occasion : Alger les défie tous, en servant de poste avancé au glorieux Empire Ottoman et de refuge à la piraterie barbaresque.

Donc, c’est dit, c’est fait : on attaque ! Mais on attaque quoi au juste ? Un pays ? pas vraiment ! comme le souligne le Général Margueritte, l’une des grandes figures de cette conquête :

« Les arabes ne sont pas un peuple, mais mille tribus fractionnées et ramifiées à l’infini. »

Le 25 mai 1830 appareillent de France treize grands vaisseaux de ligne, vingt frégates, quatre-vingts bâtiments légers et une myriade de transports de toute grandeur. Un lieutenant de la marine américaine, présent sur les lieux en tant qu’observateur, note : « Les Français sont en route pour la conquête d’Alger ou bien vers la plus désastreuse des défaites. » Il ne croyait pas si bien dire…

Les Français sont loin d’être les premiers à s’en prendre à Alger : avant eux, il y avait déjà eu les Romains, les Vandales, les Arabes, les Espagnols et  les Turcs, mais leur présence va tout de même durer cent trente-deux ans.

La prise de la ville d’Alger, en elle-même, est relativement rapide et les Français se rendent maîtres de quarante-huit millions de francs de richesses diverses qui vont être reversés aussitôt au Trésor. Mais leur soif de pouvoir ne se contente pas de la ville d’Alger et la conquête se poursuit. Et c’est alors que tout se complique : on hésite, on tergiverse, on avance, on recule. Les changements de gouverneur militaire à Alger l’illustre suffisamment : quatre se succèdent en quatre ans.

Pourtant, les individus sont parfois vaillants, à l’image de cet officier indigène, Joseph Vantini, dit Yussuf, qui réussit à s’emparer de la ville de Bône à lui tout seul, par la ruse. Ou encore à l’image du mythique Bugeaud.

Bugeaud qui, tout de suite, alerte l’Etat-major sur la nécessité de modifier la stratégie adoptée : il introduit un terme jusqu’alors inconnu dans le vocabulaire militaire, celui de guérilla. « Nos soldats, dit-il, comme les soldats de Rome, doivent être libres de leurs mouvements. » Le retrait de Constantine va lui donner raison : les troupes françaises sont harcelées par l’ennemi arabe, toujours invisible, dans ce que certains vont surnommer la « Bérézina africaine ».

Et c’est alors qu’apparaît un personnage de légende : Abd-El-Khader. Proclamé Sultan et Calife à seulement vingt-quatre ans le 21 novembre 1832, Abd-El-Khader réussit, en se montrant tout à la fois profondément religieux et brillant stratège militaire, à unifier les tribus arabes contre l’envahisseur français. C’est lui qui, à la fin de l’année 1832, proclame le djihad contre la France !

On luttait contre des tribus dispersées, il va falloir à présent lutter contre une nation motivée par la religion.

La lutte est âpre, cruelle, violente. Ces arabes que l’on a voulu mépriser se vengent par un comportement sadique en coupant les têtes à coups de sabre. Les Hadjoutes en particulier en font leur sport national, en s’élançant à cheval pour, d’un seul coup de sabre, trancher la tête d’un européen, et ensuite, de retour au camp, monnayer leur trophée de guerre à prix variable selon le grade de l’ennemi décapité.

Les Français ne se montrent pas plus tendres. Le 18 juin 1845, un groupe d’insoumis Ouled-Riad trouve refuge dans une série de grottes. Les soldats français, plutôt que de tenter de les déloger par les armes, allument des feux de fascines qui brûlent toute la nuit, si bien qu’au petit matin, dans les grottes, plus de cinq-cents hommes, femmes et enfants sont retrouvés morts asphyxiés.

Seul, Bugeaud va parvenir à faire plier Abd-El-Khader le 30 mai 1837, après une série d’engagements meurtriers. Mais cet ennemi qui vient se rendre, il ne peut s’empêcher de l’admirer. « Il est pâle et ressemble assez au portrait qu’on a souvent donné de Jésus-Christ » écrira-t-il dans son journal.

Ce Bugeaud devient un mythe : lorsqu’il avait été surpris avec son détachement en pleine nuit par une attaque arabe, il n’avait pas pris le temps de s’habiller et, en chemise, culotte, bonnet de coton et bottes, il avait pourchassé l’ennemi. Episode qui lui vaudra immédiatement une célèbre chansonnette mi-ironique mi-admirative sur sa « casquette égarée ».

Mais la guerre n’est pas finie. Après deux ans de trêve, Abd-El-Khader revient avec une armée puissante de 8.000 fantassins, 2.000 cavaliers et 240 artilleurs qu’il sait déployer de façon parfaite pour semer la terreur sur la Mitidja. Une paix de courte durée est signée et Louis-Philippe décrète l’Algérie « terre désormais et pour toujours française », ce qui revient à officialiser la colonisation.

C’est le général Bugeaud qui aura une idée de génie en 1843, celle de priver Abd-El-Khader de ses bases arrière : l’épisode est connue sous le nom de « prise de la Smala ». On va devoir au flair et à l’intelligence de l’inévitable colonel Yussuf — encore lui — la découverte, en plein désert des Hauts plateaux, des 60.000 hommes du Sultan, à peine cachés derrière un mamelon de sable.

Cette fois-ci, c’est fait. Début décembre 1847, Abd-El-Khader abandonne la lutte. Après avoir, une dernière fois, tenté de semer la panique au sein de l’armée ennemie en envoyant, en pleine nuit, un chameau enflammé, il accepte de se rendre. Le Sultan a réclamé de pouvoir s’exiler dans le sud du pays pour se consacrer désormais à la religion. Le Duc d’Aumale lui-même lui donne sa parole, et pourtant il sera trahi par les Français et incarcéré durant plusieurs années.

C’est Napoléon III qui, en 1852, lui fera rendre sa liberté et honorer ainsi la parole qui lui avait été accordée par la France.

La conquête achevée, on pouvait passer à la colonisation. L’Algérie sera présentée, lors de l’Exposition Universelle de Paris de 1867, comme une « Nouvelle terre reconquise à la civilisation, après douze siècles de barbarie, et une grande colonie, d’une étendue totale de soixante millions d’hectares, mise à la disposition des émigrants de l’Europe entière, sous la protection des lois et de la sociabilité françaises. »

Oui mais rien n’est prêt, les colonies en question sont improvisées, sans ordres ni consignes. Ainsi à Gastonville où, à l’arrivée des colons, les infrastructures sont encore en chantier, les maisons inachevées et les terres cultivables promises encore à l’état de marais. On croirait le récit de quelque western américain narrant les temps héroïques de la ruée vers l’or.

A titre d’exemple, Charles Dubois, instituteur alsacien, embarque femme et enfants dans un grand périple pour ce qui doit être la terre promise et ne trouve que déception et amertume. Lui et sa famille vont connaitre à peu près toutes les péripéties qui menacent le colon : maladie, sécheresse, famine, révolte. Et bien entendu, les colons, déçus, s’en prennent violemment, en guise de vengeance, aux autochtones, accusés de tous les maux. D’où des conflits nombreux, entre la population locale et les nouveaux arrivants.

Et ce n’est pas l’éphémère présence du cousin de l’Empereur, Napoléon-Jérôme Bonaparte, surnommé Plon-Plon, qui va améliorer concrètement le fonctionnement du pays. Ni les injonctions impériales appelant à la modération :

« Nous devons être les maitres, parce que nous sommes les plus civilisés ; nous devons être généreux parce que nous sommes les plus forts. »

Le général Bugeaud suggère qu’on associe les musulmans à la construction de la colonie, s’en prenant ainsi à ceux de ses compatriotes qu’il nomme les « colonisateurs à outrance ». Napoléon III, encore lui, tente de calmer les esprits dans sa lettre de 1861 au maréchal Pelissier : « Au lieu de suivre l’exemple des américains du nord qui poussent devant eux jusqu’à ce que disparaisse la race abâtardie des indiens, il faut suivre celui des espagnols du Mexique qui se sont assimilé tout le peuple indigène« .

On promet même aux autochtones la naturalisation française, à condition qu’ils oublient leurs principes religieux et qu’ils reconnaissent la légitimité du régime colonial : or, entre 1865 et 1875, le nombre de naturalisés musulmans ou juifs restera inférieur à 400. Et, de toute façon, le 24 octobre 1870 toutes les fonctions officielles qui auraient pu être attribuées à des indigènes sont rétrogradées à un fonctionnaire français.

Par une sorte d’ironie amère de l’Histoire, c’est ce jour-là, le 24 octobre 1870 qu’Adolphe Crémieux fit adopter par l’Assemblée son fameux décret qui accordait la nationalité française à tous les « israélites indigènes des départements de l’Algérie » : inutile de dire que, par avance, le décret ne pouvait aboutir qu’à une impasse.

Tel est cet essai historique passionnant et très bien écrit : le récit, totalement édifiant, d’un échec inéluctable. Comment tout, depuis le début, 1830, a été mal pensé, mal exécuté, imparfaitement travaillé. Comment tout, dès le début, ne pouvait conduire qu’à une aporie tragique.

Algérie, l’échec programmée d’une colonisation.

Algérie, la conquête. 1830-1870 : comment tout a commencé, de Thierry Nélias, aux éditions Vuibert. 272 pages. 19,90€.

Si vous désirez aller plus loin :

De la conquête à la rébellion : ce qu’était l’Algérie française, aux éditions Le Figaro Histoire. 13 pages. 8,90€.
Juifs et musulmans en Algérie – VIIe-XXe siècle, de Lucette Valensi, aux éditions Tallandier. 288 pages. 9,50€.
Les français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui, de Jeannine Verdès-Leroux, aux éditions Fayard. 512 pages. 10,00€.
Histoire de l’Algérie coloniale (1830-1954), de Benjamin Stora, aux éditions La Découverte. 128 pages. 10,00€.
Comment l’Algérie devint française, de Georges Fleury, aux éditions Tempus Perrin. 544 pages. 11,00€.
L’adieu. 1962, le tragique exode des français d’Algérie, de Jean-Baptiste Ferracci, aux Éditions de Paris. 207 pages. 22,00€.

Et pour la jeunesse :

Algérie, une guerre française. Tome 1: Derniers beaux jours, de Philippe Richelle et Alfio Buscaglia, aux éditions Glénat. 80 pages. 15,95€.
Algérie, une guerre française. Tome 2 : L’Escalade fatale, de Philippe Richelle et Alfio Buscaglia, aux éditions Glénat. 56 pages. 14,95€.

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