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André Crémieu-Foa de Meaux à Samois, ou les prémices de l’Affaire Dreyfus…

L’Abeille de Fontainebleau se fit l’écho de tous, et quand il y avait quelques cachotteries à révéler, elle n’était pas la dernière. En effet, elle annonça l’histoire du cheval du Capitaine André Crémieu-Foa en date du 9 septembre 1892 :

 »Ernest Crémieu-Foa, dont il a été tant parlé la semaine dernière à propos de son algarade au Mess des officiers du 8è Dragons à Meaux, habite près de Fontainebleau.

« Depuis le commencement de la Belle saison, il s’est installé sur les bords de la Seine, aux Plâtreries où il se livre aux sports les plus variés, équitation, natation, etc…
C’est même dans son écurie aux Plâtreries que l’on a retrouvé dernièrement le cheval de son frère, à la recherche duquel le 8è Dragons était depuis le départ du Capitaine Crémieu-Foa pour la Tunisie, puis le Dahomey.
Quant sont arrivées toutes les histoires de duel Morès-Drumont-Guerin-De Lamase, etc… le Capitaine Crémieu-Foa était entré en permission à Paris, où il avait amené son cheval. Une fois partie en Tunisie, le colonel de la Jarrige fit chercher le cheval qui appartenait à l’Etat ; il apprit récemment qu’il était aux Plâtreries en la possession d’Ernest Crémieu-Foa. C’est là que les gendarmes ont été le chercher pour le réexpédier sur Meaux, où il est maintenant ».

Ernest Crémieu-Foa, qui était fondé de pouvoir dans une banque parisienne, avait une maison aux « Plateries » à Samois-sur-Seine. Quelques années plus tard, André Maurois vint flâner sur les bords de la Seine en cet endroit en compagnie de son ami Jules Talandier.

L’officier André Crémieu-Foa, précurseur de l’Affaire Dreyfus

En ce qui concerne l’antisémitisme dans l’armée à la fin du 19ème siècle, c’est un juif originaire du Comtat Venaissin qui révéla ce fléau qui déboucha sur l’Affaire Dreyfus. En effet, dans les prémices de cette affaire, tous les acteurs se mirent en place : les « Boulangistes antisémites », l’armée, le banni (André Crémieu-Foa), le mort (Armand Mayer), le témoin trouble : Esterhazy (vrai coupable d’espionnage pour le compte de l’Allemagne), l’avocat double (Me Demange), le Juif (le sous-préfet Isaac de Fourmie), la propagande ‘La Libre Parole, l’homme masqué (celui qui a écrit les articles), le frère « Scapin » (Ernest Crémieu-Foa) et la grande muette (la communauté juive).

Après la publication de son livre La France Juive, Edouard Drumont fit paraître un journal quotidien La Libre Parole. Dans les colonnes de ce journal, Drumont et d’autres nationalistes éditèrent des articles très désobligeants contre les Juifs. La cible principale était  bien sur les Rothschild ou la finance juive, mais toutes les catégories socio-professionnelles furent aussi attaquées, ainsi que les « météques » qui arrivaient d’Allemagne ou d’Europe Orientale.

Jusqu’alors une seule classe n’avait pas encore été touchée par ces relents antisémites : l’armée. Sous le Second Empire, la carrière militaire fut un moyen de promotion sociale pour les Juifs sortis des ghettos alsaciens, lorrains et contadins depuis moins de cent ans. Pourtant, c’est sous la Troisième République et la politique des « opportunistes » que de nombreux juifs servirent dans toutes les armées : en Algérie, au Liban, en Afrique, en Chine et au Tonkin. Ces armées ouvrirent les portes à une administration coloniale se voulant « civilisatrice ». Beaucoup de Juifs passèrent par l’Ecole Polytechnique et firent un séjour à Fontainebleau, à l’Ecole d’Application d’Artillerie.

Ce fut dans cette ville que séjourna Alfred Dreyfus avant d’être nommé à l’Etat Major.

André Crémieu-Foa, capitaine des Dragons à Meaux

Le 23 juin 1892, un officier juif français, M. Armand Mayer, capitaine du Génie, attaché à l’Ecole Polytechnique, trouvait la mort dans un duel avec le marquis de Morès, de La Libre Parole. Ce duel avait été soit disant causé par la circonstance qu’Armand Mayer – qui avait été le témoin dans le duel entre M. de Lamase, rédacteur à La Libre Parole, et le Capitaine André Crémieu-Foa, officier juif  – aurait fait publier le procès-verbal de cette rencontre alors qu’il n’aurait pas du l’être. En réalité, c’était Ernest Crémieu-Foa, frère du capitaine, qui publia ce procès-verbal au vu et au su de tous. Il semble que cette publication fut un prétexte pour provoquer un autre officier israélite français en duel car le clan Drumont ne pouvait pas se permettre de s’attaquer à un autre Crémieu-Foa, mais s’en prendre au capitaine Armand Mayer avait été excessif. Même si le capitaine Mayer avait dit qu’il n’aimait pas voir son nom « dans les papiers », il fallait se rendre à l’évidence : une rencontre était inévitable, à cause de la violence du langage et l’intransigeante attitude du clan de la Libre Parole.

En effet, à la suite du journal La Libre Parole, contre les Israélites en général et les officiers appartenant au culte israélite plus spécialement, le capitaine André Crémieu-Foa soutint par l’épée, contre ceux qui le lui déniaient, son droit d’être soldat français. Cette dénégation impie l’atteignit et l’on tenta d’atteindre en lui un parent de Franchetti, l’un des héros de Champigny en 1870, et un parent du commandant de Picciotto, trouvé mort après une sortie sous les remparts de Metz, criblé de quatorze blessures.

La Libre Parole publia le 23 mai 1892 un nouvel article intitulé « Les Juifs dans l’armée ». Les journalistes antisémites firent paraître un second article du même cru le lendemain, 24 mai 1892.

A. Crémieu-Foa constatant qu’il s’agissait bien d’une campagne antisémite concernant les officiers juifs français adressa la lettre à Drumont. Le lendemain, La Libre Parole publiait un troisième article en y insérant la lettre du capitaine André Crémieu-Foa. André Crémieu-Foa, au reçu de cette lettre insultante de la collectivité, envoya ses témoins à Drumont : le comte Esterhazy, capitaine du 18ème Chasseur, et le capitaine Devanlay du 6ème Cuirassier. Drumont constitua comme témoin un officier, le colonel à la retraite de Brémond d’Ars, et M. de Morès. La rencontre eut lieu dans la forêt de Saint-Germain le 1er juin 1892. Après le duel, le Capitaine Crémieu-Foa reprit son service au 8ème dragons à Meaux, et Drumont continua ses invectives dans La Libre Parole.

Tout semblait terminé, Drumont paraissait reconnaître que les soldats n’étaient que des soldats français. Pourtant le lendemain même du duel, M. de Lamase provoqua Crémieu-Foa en duel pour l’offense qu’il lui avait fait en demandant à Drumont raison pour des articles que lui-même avait signé. Crémieu-Foa savait de la bouche de Morès que de Lamase n’était en aucune façon l’auteur des articles puisqu’il se serait agi d’ « un officier de l’armée d’active ».

De Lamase était-il un homme de paille ? Aussi, Crémieu-Foa, son frère et ses témoins décidèrent-ils de tirer cette situation au clair et d’amener « l’officier de l’armée d’active désireux de garder l’anonyme » de se déclarer. Pourtant Morès et Guérin, témoins de De Lamase, prévinrent le capitaine André Crémieu-Foa que, s’il  ne fixait pas de date, ils dresseraient contre lui un procès-verbal de carence. Le capitaine bondit sous l’outrage et envoya ses deux témoins, le capitaine Mayer et le lieutenant Trochu, demander réparation de l’injure qui venait de lui être faite. Morès leur déclara qu’il était prêt à se battre mais à condition que le capitaine rencontra d’abord De Lamase.

Finalement il fut prévu par les témoins de Crémieu-Foa et De Lamase qu’une rencontre aurait lieu. Ernest Crémieu-Foa fit publier le procès-verbal, alors que les parties avaient convenu qu’il n’était possible que de le montrer. Le capitaine Crémieu-Foa et ses deux témoins se rendirent à Levallois-Perret, le duel eut lieu et quatre balles furent échangées sans résultat. L’honneur était sauf.

Après le duel, Morès s’adressa à André Crémieu-Foa en lui demandant s’il voulait se battre avec lui le lendemain. Le soir même, le capitaine Crémieu-Foa recevait un télégramme de Meaux envoyé par son Colonel : « Rentrez immédiatement, ordre du Commandant du Corps d’armée ». Le Capitaine était atterré ; ne pas se battre avec De Morès, c’était lui qui lui avait demandé réparation. De Morès, la veille, lui avait demandé s’il voulait toujours se battre. 

Le Capitaine Esterhazy lui conseilla l’obéissance à ses supérieurs, André Crémieu-Foa se rendit donc à Meaux pour se mettre en règle avec l’autorité militaire en se préparant à rentrer le 22 juin pour son duel avec De Morès, puis avec Guérin, le Capitaine Esterhazy devant prévenir les témoins de Morès.

Le 22 juin, André Crémieu-Foa et le député Thomson se rendirent au ministère de la Guerre afin que le Ministre fasse donner l’ordre au Colonel Pammard de faire le nécessaire pour que le Capitaine Crémieu-Foa puisse venir à Paris. Le lendemain 23, la Libre Parole faisait état de l’accord entre les témoins des parties, mais pas un mot sur la récusation et du duel Mayer / De Morès. Or le matin même, le capitaine Armand Mayer et Morès se rencontrèrent dans l’île de la Grande-Jatte, le capitaine Mayer fut grièvement blessé et le soir à cinq heures il rendait le dernier soupir. La première victime de la campagne de la Libre Parole était un officier français.

Le Capitaine Crémieu-Foa et son frère Ernest suivirent, parmi la foule, le cercueil d’Armand Mayer. Le Grand Rabbin de France, Zadock Kahn, prononça un discours, la voix brisée par les sanglots, orienté vers le pardon et la charité.

De Morès passa devant la Cour d’Assises où il fut acquitté car il était de tradition que les Assises soient saisies lorsqu’un duel avait pour issue la mort d’un des combattants. Chose assez curieuse, c’est Maître Demange qui fut l’avocat de Morès dans cette histoire. Quelques années plus tard, il fut l’avocat du Capitaine Dreyfus auprès de Maître Labori.

Procès de Morès aux Assises

Le 30 août 1892, après l’acquittement de De Morès, Ernest Crémieu-Foa se rendit à Meaux pour provoquer le Lieutenant Trochu. Celui qui avait été le témoin du capitaine André Crémieu-Foa l’avait gravement offensé lors du procès de Morès. En effet, il aurait prétendu que le Capitaine Mayer avait reproché à André Crémieu-Foa de se battre pour lui et que lui, Ernest, avait refusé de signer une attestation constatant qu’il était le seul responsable de la publication du procès-verbal des conditions de la rencontre de M. de Lamase et de son frère.

Un échange de courrier avait suivi entre Ernest Crémieu-Foa et le Lieutenant Trochu. Le procès terminé, il fallut vider l’abcès. A onze heures, Ernest Crémieu-Foa entra seul dans le mess des officiers du 8ème dragon, sans arme, sans canne, s’avança près du lieutenant Trochu et se borna à un simulacre de voie de fait, ce qui est de règle chez les gens bien élevés. Les camarades de Trochu se précipitèrent sur lui, ils étaient une douzaine et le frappèrent avec, l’un une bouteille, l’autre un siphon d’eau de seltz, qui d’un instrument de table. C’est ce que les journaux appelèrent la « Bataille de Meaux ».

Quelle digne attitude d’officiers brandissant des bouteilles et remportant sur un seul homme et désarmé une éclatante victoire ! Hélas, la presse comme toujours déforma les faits et donna une autre version dont « Le Petit Parisien » du vendredi 2 septembre 1892 qui révélait à ses lecteurs les dessous des l’Affaire Trochu – Crémieu-Foa.

Finalement, la campagne antisémite ne déplut pas à certaines gens chez qui l’esprit de parti tenait lieu d’opinion et qui sacrifiaient volontiers, comme l’anonyme auteur des articles Les Juifs dans l’Armée. S’il en était ainsi, de quel côté était le respect de l’uniforme ?

Quelques jours après les obsèques du capitaine Armand Mayer, le capitaine André Crémieu-Foa reçut l’ordre de s’embarquer pour Tunis, et de cet endroit il trouva l’ordre de se rendre au Dahomey. « Un brave celui-là » disait un de ses compagnons, « comme tous nos officiers du reste ; c’est vraiment un miracle qu’il ne soit pas encore tué, il est toujours le premier. On dirait que les balles dahoméennes ne veulent pas de lui ».

Blessé le 26 octobre – il n’avait pas voulu interrompre son service – il trouva la mort pour sa Patrie le 17 novembre 1892 à Porto-Nuovo et fut enseveli auprès des commandants Faurax, Marmet, des capitaines Bérard et Bellamy, des lieutenants Amelot, Badaire, Bozano, Doué, Toulouse, Gélas, Mercier, Menou, Michel, du Sergent Mauduit, de l’adjudant Schoeber et tant d’autres dont le lieutenant Valabrégue qui, comme lui, était un officier français appartenant au culte israélite :

« Mais ce ne sont pas des Sémites ni des Aryens qui dorment au Dahomey de l’éternel sommeil, retournés à la poussière de la terre africaine, ces braves soldats, en ont fait une terre française ».

La deuxième guerre du Dahomey en 1892

Lors du service funèbre du capitaine André Crémieu-Foa et du lieutenant Valabrégue, le Grand Rabbin Zadock Kahn prononça une allocution très remarquée ventant les valeurs des officiers juifs français.

Hélas, quelque mois  plus tard l’Affaire Dreyfus commençait.

Si vous désirez aller plus loin :

J’accuse… ! La vérité en marche, d’Emile Zola, aux éditions Archipoche. 256 pages. 8,00€.
L’Affaire Dreyfus, de Pierre Micquel, aux éditions PUF. 124 pages. 9,00€.
L’affaire Dreyfus, vérités et légendes, d’Alain Pagès, aux éditions Perrin. 288 pages. 13,00€.
Le faux ami du capitaine Dreyfus : Picquart, l’Affaire et ses mythes, de Philippe Oriol, aux éditions Grasset. 248 pages. 19,00€.
Assassins !, de Jean-Paul Delfino, aux éditions Héloïse d’Ormesson. 240 pages. 18,00€.
L’histoire de l’Affaire Dreyfus, de 1894 à nos jours, de Philippe Oriol, aux éditions Belles Lettres. 1.504 pages. 95,00€.

Et pour la jeunesse :

Il était un capitaine, de Bertrand Solet, aux éditions Livre de Poche Jeunesse. 256 pages. 5,90€.
L’affaire Zola, de Jean-Charles Chapuzet et Christophe Girard, aux éditions Glénat. 128 pages. 22,00€.

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