Au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Pierre Dac s’expose pour la première fois…

Au départ, il n’y a vraiment pas matière à rire, bien au contraire. Il est né André Isaac, dans une famille juive qui a fui l’annexion de 1871, d’un père boucher et d’une mère marchande de chaussures. Une origine familiale humble donc, loin des fastes de la  culture, et un parcours scolaire des plus désastreux.

A vingt-et-un an, son frère aîné et lui sont enrôlés sous les drapeaux. La guerre, la Grande, va lui ôter un bout de son bras gauche, lui occasionner quelques difficultés respiratoires et lui enlever son frère. Le bilan est cruel…

En 1922, il survit, péniblement, de maigres métiers qu’il peine à exercer : chauffeur de taxi qui ne sait que planter son véhicule, commercial qui ne parvient pas à vendre. Et c’est le hasard qui le mène sur les planches d’un cabaret de Montmartre.

Changeant de vie, il va aussi falloir changer de nom : André Isaac ne fait pas rêver. Puisqu’il devient chansonnier et que, dans son numéro, il est question d’actualités, il sera désormais Dac, et puis Pierre vaut mieux qu’André…

Mais s’il est une qualité qu’il doit à son humble famille champenoise, c’est celle de l’humour. On aimait rire sous le toit de Berthe et de Salomon : entre l’humour juif, le rire populaire, la tradition des bouchers, le louchebem et l’argot de la rue, Pierre Dac se compose son héritage et sa force. A force d’étude, de patience et de labeur, il va lui-même ajouter à ce cocktail une immense culture, et dans tous les domaines de la pensée. Cet enfant du désastre va se forger une armure de dérision pour affronter les mauvais jours et pour faire du rire sa profession. Il va mélanger l’humour yiddish et la culture occidentale, le faux sérieux des british et les pitreries des clowns et, ce tout qui lui est propre, il va le nommer « loufoque », en empruntant le mot à l’argot des bouchers. Donc, d’une certaine façon en hommage à son père.

Et c’est ainsi que le gosse de Chalons-sur-Champagne — qu’il proposait de rebaptiser « Shalom »-en-Champagne — embarque pour un parcours exceptionnel qu’il s’est bâti lui-même. Car ce drôle est un travailleur acharné, ce farceur est un maniaque, et il sait bien — à l’instar des très grands, Chaplin, Méliès ou Tati — que tout est dans les détails. Il sait très bien (et Pierre Desproges, entre autres, retiendra la leçon) que plus un texte est écrit, ciselé, élaboré, et puis il sera irrésistible de drôlerie : il faut, avec le rire, être aussi soigneux que dans la plus noire des tragédies !

Le fond de commerce de Dac, c’est le retournement de la logique commune, c’est le pied de nez au bon sens, c’est le « sens dessus dessous » de la pensée. Blaise Pascal faisait méditer avec ses Pensées, lui il fait rire avec les siennes !

Et tout prête à rire, tout est drôle. Là aussi, il avait précédé Desproges, et instauré l’idée que l’on peut rire de tout, ce qui, dans l’esprit de Pierre Dac, ne voulait pas dire « se moquer » de tout. Et n’interdit nullement, bien au contraire, de rentrer très tôt dans la Résistance, et de devenir la voix de Radio-Londres durant l’occupation.

Comme beaucoup d’autres, ce rieur de la vie est un écorché vif qui tentera même à quatre reprises de se suicider : la  camarde pardonne mal à ceux qui ont de l’esprit et de l’humour…

Le Mahj propose une très belle exposition, caractérisée par une scénographie habile et raffinée, et par la grande diversité des supports (affiches, photos, textes, enregistrements sonores, vidéos…) pour rendre compte de toutes les facettes d’une personnalité qu’il est urgent de redécouvrir : Pierre Dac, l’homme sans qui l’humour ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui !

Pierre Dac, du côté d’ailleurs, jusqu’au 28 février 2021 au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

Si vous désirez aller plus loin :

Pierre Dac, du côté d’ailleurs, le catalogue de l’exposition, aux éditions Gallimard. 192 pages. 29,00€.
Du côté d’ailleurs et partout, de Pierre Dac, aux éditions Omnibus. 978 pages. 27,00€.
Les pensées de Pierre Dac, de Pierre Dac et Cabu, aux Éditions Retrouvées. 300 pages. 14,50€.
Le meilleur de l’os à moelle, de Pierre Dac, aux éditions Points. 288 pages. 9,00€.

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.