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« Ces médecins qui ont résisté » : le serment d’Hippocrate vu par Cécile Tartakovsky…

Ils ne furent qu’une poignée. Car tout commence bien entendu par des chiffres, et en l’occurrence leur minceur est accablante.

En ce qui concerne les résistants actifs en général, toutes catégories confondues, médecins et autres, en France on les estime entre un et demi et deux pour cent de la population globale. On est bien loin de l’image d’une France tout entière dressée sur ses ergots contre le monstrueux envahisseur et ne comptant, dans ses rangs, que quelques méprisables  collaborateurs. Bien loin.

Et en ce qui concerne les médecins résistants, sur les trente mille praticiens recensés au début de la Seconde guerre mondiale, seuls mille ou mille cinq cents s’engagèrent dans la lutte active contre le nazisme. On pourrait croire à tort que, par définition même, les médecins se positionnent forcément du côté des victimes et que, par conséquent, dans le contexte de ce second conflit mondial, ils ne pouvait que compatir au sort des déportés, déplacés, massacrés, et tenter de leur venir en aide.

Comme si le serment d’Hippocrate obligeait celui qui le prête à faire preuve d’un fervent humanisme et, par voie de conséquence, à se positionner du bon côté durant la guerre : le côté de la résistance.

En 1940, pour beaucoup de médecins c’était l’inverse : ils étaient notables, souvent d’origine bourgeoise, fréquemment conservateurs, voire franchement réactionnaires, quelque peu xénophobes, et même antisémites – c’était le cas, à l’époque, dans une grande partie de la population française – et favorables à la politique de Pétain.

Ils ne furent que très peu à résister. Parmi eux quelques grands patrons, tels Louis Pasteur, Vallery-Radot, petit fils de Pasteur, Robert Debré, un nom fameux en médecine autant qu’en politique, mais aussi beaucoup d’anonymes, obscurs médecins de famille, soignants discrets, sage-femmes ou infirmières…

Les choses évoluent surtout à partir du 3 octobre 1940, date à laquelle, pour complaire à l’envahisseur qui n’avait rien demandé, Vichy promulgue le Statut des Juifs, interdisant à tout médecin d’origine juive ou étrangère d’exercer son métier.

Que faire alors pour les très nombreux médecins français concernés ? Il faut s’exiler, ou entrer dans la clandestinité. Malgré cela, à la fin de 1940, « seules cinq-cents personnes en France sont titulaires d’une carte de résistant ».

Ces médecins qui ont résisté est l’histoire de ce combat, de cet exil, de ces difficultés pour des hommes et des femmes qui avaient prêté le serment de sauver leurs semblables, et qui se voyaient interdits de séjour. Ces médecins qui ont résisté est l’histoire de ce que firent certains médecins.

Et nous croisons ainsi, au long de ce travail, des personnalités exceptionnelles. Celle de Colette Brull-Ulmann qui comprit que, contrairement à ce qu’elle avait toujours cru son devoir, soigner, elle devait maquiller les dossiers afin d’éviter que ses patients, une fois guéris, ne soient déportés ; celle de Pierre Cahen, devenu clandestinement le « docteur Galien », du nom du célèbre père de la médecine, en transformant un « C » en « G », un « H » en « LI », et qui échappa ainsi à la fatalité de sa judaïté. Et lui, Pierre Cahen, au départ chirurgien respecté et honoré devint modeste médecin de campagne, généraliste, en réapprenant les bases mêmes du métier, œuvrant dans l’ombre pour la survie et la foi ; celle encore de Robert Debré, père de Michel, oncle de Jean-Louis, qui s’opposa farouchement aux exordes antisémites et haineuses qui fleurissaient en France dès l’entrée des troupes allemandes. Que pouvait-il faire d’autre que résister, lui dont le nom avait été effacé de la devanture de l’hôpital des Enfants malades ? lui qui n’avait plus le droit de consulter et plus le droit d’enseigner ? Dès lors, il transforma son appartement parisien en cabinet de consultation clandestin. Robert Debré, qui, si l’on en croit son journal intime, était écœuré par la passivité muette de certains de ses confrères non juifs. Passivité tout aussi coupable que la collaboration et les dénonciations menées par les antisémites militants. Dans ces circonstances, comme l’écrivait Robert Merle d’Aubigné :

« Ne rien faire était une décision. »

Et tant d’autres encore… Tous ceux qui, à l’image de Jean Bernard, se posèrent la question brulante de rendre malades des bien portants pour leur permettre d’échapper à la déportation et à la mort. Plutôt que de guérir, inoculer des virus tel que la fièvre de Malte.

Ainsi se présente cet étonnant essai de Cécile Tartakovsky dans lequel s’entrecroisent, avec une très grande habileté, la quête obstinée menée par la narratrice-auteur et les récits des grandes figures de médecins résistants.

D’une part le travail de fourmi de l’enquêtrice, travail fait de documents, de rencontres, de discussions, de lectures, de recoupements, et de voyages sur les lieux. D’autre part les récits, qui paraissent à chaque fois comme autant d’incipit de romans qui ne seront jamais achevés, et nous procurent tout à la fois le frisson du narratif et la frustration de la suite.

D’une certaine façon, on peut dire que Cécile Tartakovsky pratique la technique du cliffhanger, celle que maîtrisent les grands scénaristes de séries télévisées, puisqu’elle parvient à nous tenir en haleine tout le long de son livre.

Plus qu’un essai : un travail brillant et passionnant.

Ces médecins qui ont résisté, de Cécile Tartakovsky, aux éditions Flammarion. 304 pages. 19.00€.

Si vous désirez aller plus loin :

La liste de Kersten, de François Kersaudy, aux éditions Livre de Poche. 512 pages. 8.90€.

Et pour la jeunesse :

Kersten, médecin d’Himmler. Tome 1 : Pacte avec le mal, de Patrice Perna et Fabien Bedouel, aux éditions Glénat. 48 pages. 14,50€.
Kersten, médecin d’Himmler. Tome 2 : Au nom de l’Humanité, de Patrice Perna et Fabien Bedouel, aux éditions Glénat. 48 pages. 14,50€.

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