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« Comme il vous plaira » : Shakespeare dans une version aussi déroutante que réjouissante…

Ils sont neuf sur scène plus drôles et inventifs les uns que les autres. Et le maître-mot qui préside à leur présence, c’est « bonne humeur ».

Que vous aimiez Shakespeare ou non, qu’il vous effraye quelque peu ou qu’il vous fascine, que vous l’adoriez à l’égal d’un dieu ou que vous le détestiez, vous ne pouvez qu’être conquis, irrésistiblement, par cette version éclatée, délirante, sidérante de Comme il vous plaira. Vous allez rire : c’est du Shakespeare, mais vous allez rire !

Il est tout à fait sain de rappeler à l’occasion — et c’est ce que fait cette mise en scène — que Shakespeare ne se destinait nullement à faire bonne figure dans les encyclopédies : il était, d’abord et avant tout homme de théâtre, donc il se préoccupait de la scène, du rythme, de l’idée, du texte, de l’allure, et surtout, surtout, du plaisir du spectateur.

Léna Bréban, la metteure en scène, elle aussi, et toute sa troupe avec elle, s’en préoccupe.

Dans Comme il vous plaira, l’intrigue n’a aucune espèce d’importance. Les frères sont fâchés, les fils sont déshérités, les oncles sont exilés, les filles sont désespérées, on brasse le tout et plus personne ne s’y retrouve, pas même les personnages eux-mêmes. L’important c’est le rire, un véritable feu d’artifice de rires.

Tout ici repose sur une inventivité visuelle permanente. Ainsi que sur une occupation de l’espace menée avec finesse et intelligence, allant du rapport nez à nez à la pirouette quasiment acrobatique.

Les gags se répètent, se multiplient et  fonctionnent. C’est drôle, toujours, parce que c’est vrai, direct, sans apprêt ni égards.

C’est de l’humour jouissif comme sait en produire le théâtre lorsqu’il est brillant, élégant, malin. Le rythme est effréné, il est tout bonnement infernal et sans jamais faiblir, et il repose, souvent, sur un décalage systématique entre le texte et le geste. Comme s’il fallait en permanence déstabiliser le spectateur, ne surtout jamais lui laisser le temps de respirer ; qu’il rit, qu’il continue à rire ce spectateur, du début jusqu’à la fin ; qu’il emmagasine du rire comme on boit un bon verre ou qu’on se dore au soleil. La santé avant tout.

Ce qui n’interdit nullement, bien au contraire même, la mise en valeur du texte. La mise en valeur de cette faculté démoniaque que possédait Shakespeare, de donner dans le verbiage majestueux qui attribue au paysan miséreux le même bagout qu’au prince de haut rang. Et au fou bien entendu le droit d’en remontrer au sage.

Ce qui n’interdit nullement de souligner la modernité insolente de certaines thématiques : celle du retour à la terre et de ses difficultés, tellement parlante après la pandémie que nous avons connue ; celle aussi du travestissement qui perturbe les hommes comme les femmes lorsque les femmes jouent les hommes, et qu’au passage elles se jouent des hommes et de leurs petites manies, si bien que les hommes n’y comprennent plus rien.

On dirait, bien avant l’heure, une sorte d’hommage shakespearien à la liberté éclatante des femmes.

La troupe s’amuse et nous amuse. La mise  en scène est d’une précision remarquable et utilise les capacités individuelles — celles bien entendu de la très belle et très gracieuse Barbara Schultz, mais pas que —, sans jamais donner dans la démonstration gratuite.

Tous entonnent de savoureux intermèdes musicaux qui reprennent, en les parodiant à peine, des vieux rocks des seventies : John Lennon, Elton John, les Eagles, convoqués pour le bon plaisir de Shakespeare. On est, par moments, proche de Tex Avery ou des burlesques des années trente : Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy, eux aussi au côté du vieux dramaturge élisabéthain. A moins que l’on ne soit dans du Mel Brooks

On n’est pas surpris qu’au final toute la troupe reprenne un refrain du cher Georges Moustaki : « Nous avons toute la vie pour nous amuser ; nous aurons toute la mort pour nous reposer« .

Et comme ils savent bien s’amuser, ces neuf-là !

Comme il vous plaira, actuellement au théâtre de la Pépinière.

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