Et aussi sur Cultures-J.com

« Festival des Andalousies Atlantiques » : il était une fois Mogador…

Mogador est l’ancien nom d’Essaouira, sur la côte Atlantique du Maroc. La ville unique, aux milles remparts soufflés aux quatre vents le long desquels résonnent les cris des mouettes, a initié le festival des Andalousies Atlantiques, dont la 16ème édition a eu lieu du 30 octobre au 3 novembre 2019. Notre journaliste Michèle Lévy nous en fait un récit tout en couleur, en musique… et en émotion. 

Organisé par l’association Essaouira-Mogador avec le soutien de la municipalité et de nombreux partenaires, ce festival a vu le jour sous l’impulsion de Monsieur André Azoulay, natif de Mogador, Conseiller de Sa Majesté Mohamed VI, et Président de l’association Essaouira-Mogador.

Figure incontournable de la ville d’Essaouira, président de plusieurs associations prônant le dialogue judéo-arabe, André Azoulay s’attache aux projets de rénovations et de réhabilitation des quartiers du Mellah et de la Médina, mais aussi de monuments comme la synagogue et l’ancien tribunal rabbinique Bayt Addakira, qui a accueilli  plusieurs concerts et manifestations culturelles.

On comprend aisément que la ville ait été classée « ville créative » par l’Unesco tant elle recèle de trésors d’inventivité, d’architecture et d’un art de vivre unique.

Encore marquée par un passé qui a attiré dans les années 70 les mouvements hippies du monde entier et dont Jimmy Hendriks a été l’égérie, la ville regorge ces dernières années de ryads, de cafés, de restaurants et de galeries d’art souvent tenus par des occidentaux.

« Restaurer les pierres et la Mémoire »

Telle est la devise d’Essaouira. La Mémoire, c’est surtout celles des juifs marocains originaires d’Essaouira, mais aussi de tout le pays, qui ont gardé des liens indélébiles et une fidélité absolue au Royaume du Maroc.

Fiers de leurs identités multiples, les juifs marocains souhaitent assurer leur  transmission aux jeunes générations à travers un pont, marqué à vie par une sorte d’ADN, comme en témoignent la présence de groupes d’israéliens natifs de Mogador présents au festival, mais également tout au long de l’année. Il faut dire que le tombeau du Grand Rabbin réputé Haim Pinto, à Essaouira, y contribue, donnant lieu à des hillouloth réunissant les juifs du monde entier.

Synagogue Haïm Pinto, à Essaouira.

D’ailleurs, la synagogue Haim Pinto, dont les descendants assurent encore aujourd’hui l’entretien, est un lieu magique, serein et extrêmement bien conservé par Toufik, gardien jaloux du lieu et qui déclare avec ferveur : Il y a Allah… et après Haim Pinto, que D.ieu le bénisse !!! 

Un répertoire qui ne connaît pas de frontières

Une rencontre-fusion entre des musiciens et chanteurs israéliens, marocains et espagnols d’Andalousie a relevé le pari à-travers un  répertoire musical commun : œuvrer pour un rapprochement entre les religions, et « cultiver l’art du possible entre musulmans et juifs déterminés à ne rien oublier de ce que leurs ainés leur ont légués ».

D’ailleurs, la présence de l’Ambassadeur d’Espagne et de nombreux dignitaires d’Andalousie n’a fait que confirmer les liens indélébiles culturels établis entre les deux pays.

André Azoulay a précisé lors d’une rencontre musicale l’importance du lieu, et que le but est de « restaurer le rêve brisé et de reprendre là on on s’était arrêté », faisant allusion à l’âge d’or de l’Andalousie mais aussi à la vie séculaire des juifs marocains avant l’Indépendance du Maroc,  une époque où Essaouira ne comptait pas moins de 32 synagogues…  

15 concerts, 3 jours de festival : la magie musicale opère

Quinze concerts hauts en couleur rythment trois jours du festival pour ressusciter les répertoires les plus emblématiques de la musique judéo-arabe. L’ouverture du festival a été un moment fort avec l’Orchestre Tarab, qui a propose une séquence « nostalgie » en hommage à Cheikh Mouizo, avec dans son ensemble deux violonistes israéliens hors-pairs : Elad Levi et Yochaï Cohen.

Les femmes, à l’honneur cette année, ont su donner ses lettres de noblesse au festival et se sont réapproprié le répertoire arabo-andalou, comme par exemple Samia Ahmed qui propose un voyage musical sur l’histoire de l’Andalousie, ou encore Asmah Lazrak et l’ochestre El Assala dans un concert largement dédié au Malhoun judéo-marocain. Dalida Meksoub quant à elle reprend les plus beaux morceaux de Samy El-Maghribi, Salim Halali ou Line Monty, alors qu’un vibrant hommage a été rendu à Lalla Ghita, la diva et pianiste légendaire de la musique andalouse.

Un autre concert-conférence a traité de l’étonnant parcours de Suzanne Harroch, qui a su, avec ses chants familiers, mesurer la profondeur et l’enracinement du patrimoine spirituel et culturel du judaïsme marocain.

Le flamenco était aussi présent avec la Compana Leonor Leal, qui a proposé une incursion de danses flamenco, solea, fandango, alegrias romeas ainsi qu’un concert unique réunissant la nouba andalouse et la danse flamenca, dans une fusion musicale unique.

Pour la première fois, une qsida, sur un texte du grand poète juif Maalem Ayouche Benmouyal Souiri a donné lieu à un concert exceptionnel à la zaouia Kadirya, où se sont mêlés juifs et musulmans « qui incarnent le patrimoine partagé du sacré au profane, et du samaa aux chants de la synagogue ».

Enfin, l’un des temps forts de cette édition a été la prestation de la chanteuse Raymonde El Bidaouia, qui a enflammé la scène du haut de ses 80 ans, avec énergie et passion. Elle a partagé la scène finale avec le grand maître Ben Omar Ziani, le Jimmy Hendriks du violon, pour une soirée inoubliable au fort potentiel émotionnel. Le Maestro et la malka, ces deux monstres sacrés, ont conclu le festival sous les danses et les youyous d’un public en transe, et totalement ébloui.

Un moment unique de partage et de communion qui fait du bien, en ces périodes de tension et de troubles…

Si vous désirez aller plus loin :

– Entretiens avec Edmond Amran El Maleh, de Marie Redonnet, aux éditions Pensée sauvage. 230 pages. 21,00€.
– Revoir Tanger, de Ralph Toledano, aux éditions La grande ourse. 304 pages. 22,00€.
– Un prince à Casablanca, de Ralph Toledano, aux éditions La grande ourse. 440 pages. 25,00€.
– Épreuves et Libération : les Juifs du Maroc pendant la Seconde guerre mondiale, de Joseph Toledano, aux éditions Elkana. 39,99€.
– Les gens du mellah : la vie juive au Maroc à l’époque précoloniale, de Shlomo Deshen, aux éditions Albin Michel. 270 pages. 18,60€.
– Il était une fois… Marrakech la juive, de Thérèse Zrihen-Dvir, aux éditions L’Harmattan. 392 pages. 34,50€.
– Derrière les remparts du Mellah de Marrakech, de Thérèse Zrihen-Dvir, aux éditions L’Harmattan. 220 pages. 20,00€.
– L’art chez les Juifs du Maroc, de André Goldenberg, aux éditions Somogy. 240 pages. 39,00€.
– Eugène Delacroix au Maroc : Les heures juives, de Maurice Arama. 191 pages. 39,00€.
– Juifs et musulmans au Maroc : des origines à nos jours, de Mohammed Kenbib, aux éditions Tallandier. 240 pages. 15,00€.
– Communautés juives au sud de l’Anti-Atlas, aux éditions La croisée des chemins. 288 pages. 65,00€.

1 commentaire sur « Festival des Andalousies Atlantiques » : il était une fois Mogador…

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.