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« Le genou d’Ahed », de Nadav Lapid : du fait divers au documentaire

« Tout ce que vous allez voir est vrai » avertit Y. au moment où va être projeté son film. On ne saura de lui que cette initiale, Y.

Il est cinéaste, »assez connu » comme il dit de lui-même, et il a pour projet de tourner un film consacré à Ahed Tamimi, la jeune militante palestinienne. Un film plus précisément consacré au genou d’Ahed puisque, quand la jeune fille était emprisonnée en 2018, le député israélien Bezalel Smotrich avait déclaré publiquement qu’il « aurait fallu lui tirer dessus, ne fut-ce que dans le genou. Au moins, elle aurait été assignée à résidence pour le reste de sa vie ».

De ce film, pour l’instant, Y. n’a réalisé qu’un début de casting. En attendant, il s’envole pour Sapir, un village perdu du désert de l’Araba, là où l’on ne trouve que du sable et du soleil, là où l’on ne peut vivre que de la culture des poivrons ou de la construction de panneaux solaires.

On l’a sollicité pour aller présenter l’un de ses films et il fait la connaissance de Yahalom, une jeune et charmante fonctionnaire du ministère de la Culture. Y. est en pleine crise, existentielle, personnelle, morale, idéologique : sa mère, avec qui, jusqu’à présent il avait collaboré pour tous ses films, est en train de mourir d’un cancer du poumon. Il est célibataire, se sent seul, visiblement déprimé. Alors, lorsque Yahalom lui demande de signer le formulaire officiel du ministère, Y. va exploser d’une colère violente.

Dans le formulaire en question, il lui est demandé d’inscrire son œuvre dans une liste de thèmes autorisés par le Ministère.

A son sens, il s’agit d’une censure mortifère et il se met à vociférer contre son pays natal dont il a le sentiment qu’il nie toutes les libertés fondamentales et qu’il détruit le tissu de la culture.

Il raconte à Yahalom une histoire qui lui est arrivé alors qu’il effectuait son service militaire dans un poste avancé du sud Liban : le groupe auquel il appartenait s’était vu fournir des capsules de cyanure avec la consigne de se suicider plutôt que d’être fait prisonnier par l’ennemi. Ce récit est pour lui symbole d’une situation de contrainte morale et il traduit tout ce qui heurte profondément Y. dans l’idéologie sioniste.

Y., en présentant son film au public de Sapir, cite une phrase de sa mère , « A la fin c’est la géographie qui triomphe« , et il médite cette phrase en contemplant une fois encore le désert à travers le hublot de l’avion qui le ramène à Tel Aviv. D’une certaine façon, pour Y., sa mère est en train de mourir en même temps que la patrie. C’est le désert qui est en train de triompher, le désert géographique et celui de la pensée.

Ce film troublant de Nadav Lapid est fondé sur une série d’événements réels, qu’il s’agisse de l’histoire d’Ahed Tamimi ou de l’histoire personnelle du cinéaste qui écrivit plusieurs de ses films avec sa mère décédée depuis. Avshalom Pollak, qui joue le rôle d’Y., est un comédien devenu chorégraphe, et, devant la caméra folle de Nadav Lapid, on a vraiment le sentiment qu’il danse son personnage tout autant qu’il l’interprète.

Le genou d’Ahed, de Nadav Lapid. DVD. 104 minutes.

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