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« Héroïnes romantiques » : places et identités féminines au 19ème siècle…

Nous avons tous, nichées quelque part en nous, dans un coin de l’esprit, ces images d’héroïnes romantiques.

La littérature, le théâtre, l’opéra ou encore le cinéma se sont emparés de ces figures graciles et fragiles, femmes-fleurs qui ne sauraient durer, à peine vivantes tant elles semblent éphémères, élégantes passantes d’un temps que les moins de deux-cents ans ne risquent guère de connaître. Mais d’où viennent en nous ces clichés ?

Une bonne partie de notre imaginaire collectif nous vient en droite ligne du XIXème siècle, tout juste après la fin de l’Ancien Régime, donc de l’époque romantique.

Les femmes sont alors sujet d’intérêt, à la condition toutefois qu’elles demeurassent serviles, sacrifiées, martyrisées, exterminées. Par définition, la femme est objet de possession ou de convoitise. Elle est l’ange esthétique que l’homme domine et agrée. Eloïse ne saurait être qu’implorante au souvenir de son Abélard d’amant.

Ainsi les héroïnes historiques : Sapho a le bon goût de mourir, Cléopâtre celui de se suicider, l’intérêt de Marie Stuart est de finir décapitée, celui de Jeanne d’Arc de mourir sur le bûcher…

On admet la femme au Panthéon de la beauté à la stricte condition qu’elle ne fasse ni vague ni violence.

Ainsi, on éprouve toutes les peines du monde à accorder à Charlotte Corday l’entièreté de sa condition de femme tant son crime semble abominable, surtout perpétré sur la personne d’un homme. Lorsque Henry Scheffer représente en 1830 son Arrestation de Charlotte Corday, elle est droite et rigide, au centre de la toile, comme à demi inhumaine, impassible devant le spectacle du crime commis alors qu’autour d’elle, les hommes pleurent et souffrent la perte de leur héros. Et l’on mettra bien longtemps avant de reconnaître les mérites de ces citoyennes qui participèrent activement à la Révolution française, telles Théroigne de Méricourt ou Olympes de Gouges.

Lorsque Delacroix, dans son tableau célèbre — repris ici en 1830 par Adolphe Mouilleron, sous la forme d’une lithographie sur papier 1830 — représente la Liberté sous les traits d’une femme, celle-ci, la liberté, la femme, est drapée dans une ample toge, aussi antique qu’immaculée, et suffisamment décolletée pour bien insister sur l’irréalité totale, tout à fait symbolique, du personnage. Si elle tient de la main gauche un fusil, c’est d’une façon qui indique qu’elle ne va pas s’en servir, tandis que les hommes qu’elle guide, eux, sont vêtus à l’exacte mode de 1830 et brandissent en hurlant leurs armes menaçantes.

Pour la Révolution, l’homme est le moteur, la femme est le mythe. Les hommes sont chair à canon, les femmes sont chair à émotions.

Jules Michelet résumait avec bonhomie le sentiment ambiant : « L’homme donne sa vie et sa sueur, vous donnez vos enfants. »

Il en est de même des personnages de fiction. Elles sont pâles et polies, ces petites dames que nos grands auteurs nous proposent. Velléda et Atala sont les pantins dont use Chateaubriand pour enseigner son obsession : la supériorité du christianisme sur les autres religions ; la douce Virginie de Bernardin de Saint-Pierre ne saurait survivre à ses émotions ; quant aux héroïnes de Shakespeare, que les romantiques ont remis au goût du jour, elles subissent le diktat des hommes : Ophélie se noie, Juliette se suicide, Desdémone est étranglée. Edgar Poe n’avait-il pas l’art de résumer l’état d’esprit de ce temps : « La mort d’une belle femme est incontestablement le sujet le plus poétique au monde. »

Il faut bien dire aussi qu’à l’exception de Georges Sand, toutes ces représentations sont menées par des hommes. Les quelques femmes en vue, peintres ou romancières, ne sont guère mises en valeur. Ainsi Marie-Victoire Jaquotot, peintre sur porcelaine, ou Sophie Cottin dont les œuvres romanesques étaient à son époque très populaires. Ou encore Claire de Duras, qui mettait en scène la première héroïne noire de la littérature française. Une occasion pour l’auteur de dénoncer les méfaits de la colonisation et de l’esclavagisme.

On se souvient comme Gustave Flaubert pouvait se gausser de la façon dont on menait le troupeau des femmes à l’abattoir de la bêtise, comme autant de Madame Bovary potentielles.

« Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires. »

Et le mérite essentiel de cette exposition est de nous raviver la mémoire, en dessinant le portrait d’une époque dont les influences se font encore sentir de nos jours.

Héroïnes romantiques, jusqu’au 4 septembre 2022 au musée de la Vie Romantique.

Si vous désirez aller plus loin :

Héroïnes romantiques, le catalogue de l’exposition, aux éditions Paris Musées. 196 pages. 29,90€.
Naissance de l’art romantique, de Pierre Wat, aux éditions Flammarion. 320 pages. 14,00€.
L’art romantique, de Gérard Legrand, aux éditions Larousse. 144 pages. 15,30€.
Paris romantique, ouvrages collectif aux éditions Paris Musées. 511 pages. 20,00€.

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