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« Il n’y a pas de Ajar » : le rabbin Delphine Horvilleur sur les planches…

Il n’y a pas de Ajar. Et il n’y a pas non plus de décor : mais a-t-on vraiment besoin d’un décor quand on veut dire le monde, l’angoisse, l’espoir et la vie ?

Pas de décor sinon cette bâche noire jetée à même le sol comme un goudron informe sur scène. Pas de décor sinon ces parallélépipèdes miroirs dans lesquels, avant le spectacle, se reflètent les visages des spectateurs, comme autant de parti-prenantes, par avance, de ce qui va se dire.

Il n’y a pas de Ajar. Il n’y a pas non plus, pas tout à fait, de Romain Gary. L’un et l’autre, l’auteur, Gary, et son double littéraire, Ajar, n’étant ici convoqués qu’à titre d’exemples ou de symptômes pour dire autre chose, pour tout dire enfin.

En inventant Ajar, d’après Delphine Horvilleur, Romain Gary n’a rien fait d’autre que sortir de lui-même, sortir de sa zone de confort, sortir de ses habitudes, et s’en aller explorer une autre facette de lui-même. Et cette audace, Delphine Horvilleur nous convie à l’imiter durant les quelques quatre-vingt dix minutes d’une sorte de plaidoirie, machinerie, exploration des plus désopilantes et des plus réfléchies.

Plaidoirie, certes, pour le droit à une pensée complexe, multiforme, sans compte à rendre, sans injonction à respecter, et oublier — soigneusement oublier — les limitations de vitesse de la pensée. Ne rien laisse subsister des idées reçues, des stéréotypes. Plaidoirie qui nous invite à sortir de nous-même, des rôles imposés, à tomber les masques ou bien en revêtir plusieurs à la fois. Inventer les masques. Sortir des certitudes de pacotille, des modes et des tendances, des informations ressassées par les médias, des manières et des habitudes. Devenir en quelques sortes un petit Rimbaud dans son coin, dans son « petit trou juif », en étant soi-même parce qu’on devient l’autre.

Delphine Horvilleur, c’est Woody Allen qui aurait digéré Kierkegaard. Elle se montre iconoclaste, provocatrice, jusqu’au boutiste, féroce et drôle.

Son texte est sans cesse ponctué de formules délicieuses, comme celle qui caractérise le fait que, tous, nous soyons fils et filles de nos lectures autant que de nos parents : « procréation littérairement assistée ».

Bien entendu, ce spectacle est également une collaboration, celle, magistrale, avec la comédienne et metteure en scène Johanna Nizard.

Johanna Nizard n’est pas tout à fait une femme, n’est pas qu’une femme : c’est un caméléon. Elle ne joue pas, elle se joue, et de tout. Des codes, des genres, des styles. Elle sait rouler des mécaniques et rouler des hanches. Elle sait jurer comme un charretier et minauder comme une jouvencelle. Vous avez cru la reconnaître, mais vous ne la connaissez pas encore ! Car elle sait faire preuve d’une maîtrise absolue de son corps complètement parallèle à l’éblouissante maîtrise des mots dont fait preuve l’auteur.

Ces deux-là, Delphine Horvilleur et Johanna Nizard se sont bien trouvées : elles sont de même essence, de même vitalité, de même vie !

Ne ratez pas ce spectacle : Delphine Horvilleur nous donne à voir et à entendre  l’exemple d’une pensée juive vivante, drôle, passionnante et décomplexée.

Il n’y a pas de Ajar. Monologue contre l’identité, de Delphine Horvilleur, aux éditions Grasset. 96 pages. 12,00€.

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