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L’Alliance Israélite Universelle et le sauvetage des Juifs de Kaifeng…

L’Alliance Israélite Universelle fut créée en 1860 à Paris, dans le but  de centraliser les forces du Judaïsme pour hâter partout l’émancipation, pour protéger tous les hommes qui souffrent à cause de leur religion, et également pour travailler efficacement aux progrès moraux des Israélites. Elle fut fondée sur la création de comités locaux, de comités régionaux et d’un Comité Central siégeant à Paris.

La première action de l’Alliance Israélite Universelle, toute nouvelle, fut une aide financière aux Chrétiens du Liban en 1860 par voie de souscription nationale. En 1861,  le Grand Rabbin de France par intérim Mahir Charleville, avec le Comité parisien de l’Alliance Israélite Universelle, évoqua la question des Juifs de Chine. Le Comité Central de l’A.I.U. envoya alors au Comte Stanislas d’Escayrac de Lauture, en mission en Chine, un questionnaire sur les Juifs de Kaifeng et sur les Juifs de Chine en général. Au retour de la campagne de la deuxième guerre de l’Opium, le Comte d’Escayrac de Lauture adressa à l’Alliance Israélite Universelle une recension très importante sur la situation des Juifs dans le Honan.

Marie Joseph Henri Léonce d’Escayrac de Lauture, père de Stanislas, faisait partie de la Commission des canaux et des routes sous le Second Empire. Il était l’auteur de différents traités sur ce sujet. Marquis et officier, il participa en 1815 à la campagne de Vendée pour Louis XVIII, puis épousa Adèle de Portal, fille du ministre de la Marine. Fait Pair de France en 1837, il siégea à cette chambre de 1837 à 1848 et occupa encore les fonctions de député du Tarn-et-Garonne jusqu’en 1831.

Stanislas d’Escayrac de Lauture, Paris 1826 – Fontainebleau 1868. Un émissaire de l’Alliance Israélite Universelle en Chine.

Le Comte Stanislas d’Escayrac de Lauture laissa une littérature très importante sur ses voyages, dont l’un d’eux le conduisit en Chine avec le corps expéditionnaire français. Il fut l’auteur de Mémoires sur la Chine, publié en cinq parties par la Librairie du Magasin Pittoresque, dont le propriétaire était le député de l’Yonne Edouard Charton. Il y consignait ses observations sur l’Empire du Milieu en parlant, dans l’introduction, de ses souvenirs personnels et des généralités, puis de l’histoire, de la religion, du Gouvernement et des coutumes.

Pierre-Henri Stanislas d’Escayrac de Lauture naquît le 19 mars 1826 dans une vieille famille aristocratique. Il apprit l’anglais, l’espagnol, le portugais, travailla pour le Ministère des Affaires Etrangères et voyagea, entre autres, en Afrique, où il étudia l’arabe. Après la Révolution de 1848, il démissionna, et sa fortune importante lui permit de continuer ses voyages en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient. Il publia entre 1851 et 1858 Notice sur le Kordofan, Le désert et le Soudan, Mémoire sur le Ragle ou Hallucination du Désert qu’il adressa à l’Académie des Sciences, De la Turquie et des États musulmans, et Voyage dans le Grand Désert et au Soudan.

En 1859, il accompagna en tant que géographe l’expédition franco-anglaise envoyée en Chine pour imposer aux Chinois le respect des commerçants et missionnaires européens. Chargé d’une mission diplomatique par le Gouvernement Impérial, il suivit les armées franco-anglaises et participa à la marche sur Pékin après avoir débarqué à Tien-Tsin (Tianjin) et combattu au Pont de Pali Kao. Enhardi par ses bons rapports avec les indigènes, il prit l’habitude de circuler seul. Le 18 septembre 1860, il fut enlevé par les habitants du village de Toung-Tchéou entre Tien-Tsin et Pékin, blessé et laissé sans soins. Il fut transféré au bagne de Pékin et libéré plusieurs semaines plus tard, mais la gangrène le priva de ses mains. Rentré en France en 1862 en mauvaise santé, il reprit difficilement sa vie antérieure et mourut à Fontainebleau le 18 décembre 1868.

De retour en France, il dicta ses souvenirs, en partie à son frère. Non pas un journal de voyage, mais une somme de connaissances sur l’histoire, la religion, le gouvernement, les coutumes chinoises qu’il avait amassé au cours de son séjour. Dans la préface, il rendit hommage à la qualité du travail effectuée fait par les Jésuites ; si son but était de prendre leur suite, il fut parfaitement atteint. Cet ouvrage bien écrit, à la documentation riche et précise, fut de plus abondamment illustré. Une large partie de cette recension fut éditée dans le Moniteur Universel du 1er Janvier 1864. Ce brillant savant et diplomate était membre de la Société de Géographie et sociétaire du Journal Asiatique.

Stanislas D’Escayrac de Lauture fut enterré dans le caveau familial du cimetière de Versailles.

Society for the Rescue of the Chinese Jews.

En 1900, quelques employés de la E.D. Sassoon, s’inquiétant du sort de leurs coreligionnaires de Kaifeng, créèrent la Society for the Rescue of the Chinese Jews afin de les prendre en charge, et essayer de faire revivre cette communauté sur les bords du Fleuve Jaune.

En mars 1924, la Society for the Rescue of Chinese Jews essaya de se réorganiser et embaucha David Levy, bedeau de la synagogue Ohel Rachel de Shanghaï pour s’occuper de la communauté Juive de Kaifeng. Comme les délégués, qui avaient été envoyés par Georges Smith et Medhurst dans la capitale du Honan, David Levy était chinois et prétendait être membre de la Maison d’Israël. Son nom de famille en chinois était Wong, et il venait de Khotan, une oasis dans la province du Sinkiang à environ deux mille kilomètres à l’Ouest de Kaifeng. Levy prétendait que plusieurs colonies juives avaient été fondées depuis très longtemps dans cette région.

Le Kansu et le Sinkiang représentent une vaste région qui appartient au Turkestan chinois où les Juifs étaient des éléments florissants. Avant la Première guerre mondiale, ces Juifs turkmènes pratiquaient le commerce, principalement dans le Turkestan russe et en Sibérie. Originaires du Nord-Ouest de la Chine, ils étaient très respectés par les autres chinois et vivaient particulièrement en bonne intelligence avec les musulmans du Kansu. Un de ces commerçants juifs, natif de Khotan, et dont le nom était Wong, signifiant « Prince », était l’ancêtre de David Levy. Le nom « Wong » aurait été donné aux Lévites qui se seraient installés dans cette région depuis des temps immémoriaux.

David Levy parlait le mandarin, le turc et un peu le russe, il savait également lire l’hébreu. Il avait alors soixante-dix ans mais semblait être en pleine force de l’âge. Lorsqu’il fut choisi pour tenir ce poste par les membres de la Society for the Rescue of the Chinese Jews, il était assistant du shamash de la synagogue Ohel Rachel à Shanghaï et fut dans un premier temps envoyé pour le compte de le Société pour s’occuper des Juifs de Kaifeng. Il y a une photo datant de 1924 où figurent devant la Mission de l’Eglise Américaine de Kaifeng un groupe de Juifs chinois encadré d’un côté par un prêtre, et de l’autre par David Levy vêtu d’un châle de prières et des tefilins. Après une réunion qu’il eut avec ce groupe, il demanda à deux juifs, Chao et Shih Chung Yung, de faire les plans de la synagogue et de rédiger un rapport sur la communauté. Mais de retour à Shanghaï, Wong-Levy fut, pour différentes raisons, considéré comme un imposteur et les Juifs de Shanghaï refusèrent de l’envoyer à Kaifeng avec sa famille pour être le chef religieux de cette communauté.

Après cet échec, il fut envoyé à l’intérieur de la Chine pour faire des recherches sur la présence d’israélites dans les lieux les plus reculés de la nouvelle république. Acceptant cette mission malgré la guerre civile, il partit donc, muni d’un petit viatique, sur les routes de l’exil, et entretint une correspondance très suivie avec les membres de la Société jusqu’au jour de sa disparition. Il a été impossible de déterminer s’il était mort de cause naturelle ou s’il avait été assassiné par des soldats. Selon sa correspondance, il est indubitable que David Levy passa dans le Honan, le Shensi et le Kansu en suivant le Maréchal Feng Yu-hsiang, commandant en chef de l’armée du Nord-Ouest. C’était un homme très versatile et très opportuniste qui, semble-t-il, essaya de collecter 10.000 dollars américains en monnaie chinoise pour construire une synagogue et une école hébraïque à Kasghar. Son principal donateur était le Tuchun de Kasghar, le général Ma Fu-hsiang, qui disait être de père juif et de mère musulmane.

Wong, alias David Levy, fut-il assassiné sur les ordres de son mécène qu’il aurait voulu escroquer ou par des troupes irrégulières révolutionnaires qui, connaissant sa situation financière, voulurent le détrousser ? Tout était plausible dans la Chine de cette époque, mais la Society for Rescue of the Chinese Jews venait de perdre avec David Levy un agent très compétent.

De généreux donateurs, de L’Alliance Israélite Universelle à l’Anglo-Jewish Association.

L’Alliance Israélite Universelle à Paris perdit sa place de leader mondial après la guerre Franco-Prussienne de 1870. Elle fut remplacée par l’Anglo-Jewish Association dont le siège s’installa à Londres. Dans les différents groupes  de la famille Sassoon de Shanghaï, leurs employés juifs aidèrent financièrement  l’Anglo-Jewish Association en envoyant leurs dons à l’Alliance Israélite Universelle. Des dons qui se faisaient en taëls ou en dollars dès la fin du XIXème siècle.

Dès la création des comités de l’Alliance Israélite Universelle en Chine, celle-ci aida la Society for the Rescue of the Chinese Jews. Hélas, compte tenu des besoins énormes sollicités par les vagues d’immigration, venant d’Europe orientale vers l’Amérique, l’Argentine et la Palestine, l’A.I.U. arrêta ses subventions à quelques juifs sinisés complètement « déjudaïsés ».

Le Comte d’Escayrac de Lauture, ayant accompagné l’expédition française en Chine depuis 1857 à 1863 souligna dans son livre  »Mémoires sur la Chine »:

« La politique naturelle de la France à la Chine est une politique à la fois de progrès et de conservation. Nous devons désirer que la Chine se transforma afin de se relever, nous devons veiller au maintenir de son indépendance. Tandis que notre civilisation accélérait son cours suivant la loi semblable à celle de la chute  des corps, la Chine, lente à remuer, nous paraissait immobile et laissait entre elle et nous un espace chaque jour plus grand. »

Extrait de « Mémoires sur la Chine », du Comte d’Escayrac de Lauture.

Le grand chaos de la Révolution chinoise a relevé le peuple chinois et depuis le réchauffement des relations entre la France et la Chine, la compréhension mutuelle semble s’installer. Cependant on a beaucoup parlé en France du « Péril Jaune ». Devons-nous pour autant avoir peur de ce géant qui sommeille ?

Que de questions pour ce XXIème siècle qui se profile, à l’heure où Hong Kong est redevenue chinoise, quand de grands trusts américains ou européens investissent des sommes considérables dans l’Empire du Milieu retrouvé, quand, due à une démographie importante et pourtant jugulée, les économistes prévoient une famine exceptionnelle en Chine pour les premières décennies de l’an 2000, alors que les instances olympiques avaient décidé l’organisation des Jeux Olympiques à Pékin en 2008. Devons-nous encore faire confiance aux principes énoncés en 1954 par Zhou En Laï et Nehru à-propos de la coexistence pacifique et réaffirmée à la conférence afro-asiatique de Bandoeng en 1955 ? Les dix principes de base de cette coexistence pacifique étaient : le respect des droits fondamentaux de l’homme, du but et des principes de la Charte des Nations Unies ; le respect de la souveraineté et de l’intégralité territoriale de toutes les nations ; la reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de toutes les nations, grandes ou petites ; la non-ingérence dans les affaires internes ; le respect du droit de chaque nation à se défendre, seule ou en collectivité, conformément à la Charte des Nations Unies ; la non-utilisation des organisations de défense collective pour servir les intérêts particuliers d’une grande puissance ; le non-exercice de pression d’un pays sur les autres et la non-utilisation de l’acte de menace, d’agression ou de la force contre l’intégralité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre pays ; la  solution de tous les conflits internationaux par des moyens pacifiques tels la négociation, la conciliation, l’arbitrage ou la solution judiciaire ainsi que tous autres moyens pacifiques choisis par les parties, conformément à la Charte des Nations Unies ; la promotion de l’intérêt et de la coopération mutuels ; le respect de la justice et des obligations internationales.

Il est vrai que la Chine n’a pas toujours très bien tenu ces engagements, que ce soit les événements de la place Tian’anmen, la répression contre le nationalisme tibétain, les rapports douteux avec Formose, les premiers soubresauts de révolte dans certaines régions autonomes… Pourtant Simon Weil répéta : « Elever quelqu’un, c’est l’élever à ses propres yeux. » En éduquant les masses chinoises, les dirigeants communistes ont réussi  à leur donner une haute opinion d’eux-mêmes, et ainsi leur donner l’orgueil d’être au même niveau que les autres nations du monde. Demain, l’émancipation politique, économique, culturelle et sociale des chinois éradiquera totalement les excès d’un régime qui mène, petit-à-petit et avec de grandes velléités, son pays à bon port.

Le Grand Timonier a montré la voie, ses successeurs mettront du temps à réaliser ce vœu suprême.

Si vous désirez aller plus loin :

Bonsoir, la rose, de Zijian Chi, aux éditions Picquier. 224 pages. 8,00€.
Introduction à l’archéologie biblique, de Eric H. Cline, aux éditions Albin Michel. 160 pages. 8,50€.
Les Juifs de Chine, de Caroline Rebouh, aux éditions Persée. 206 pages. 22,40€.
Etre Juif en Chine : l’histoire extraordinaire des communautés de Kaifeng et de Shanghai, de Nadine Perront, aux éditions Albin Michel. 224 pages. 31,00€.

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