Ad

« La bibliomule de Cordoue » : un roman graphique sur la destruction de la connaissance…

Voilà un bien inhabituel périple auquel nous invitent l’auteur Wilfrid Lupano et l’illustrateur Léonard Chemineau. Si cela ne tenait qu’à une traversée de l’Espagne et son histoire à l’époque musulmane, connue sous le nom d’Al-Andalus, passe encore. Mais lorsque cette épopée a pour principale héroïne une mule, l’affaire est toute autre. 

Nous sommes à Cordoue, au 10ème siècle. Cordoue, une cité devenue, sous les règnes d’Abd al-Rahman III et de son fils al-Hakam II, le plus grand centre spirituel, intellectuel et économique du monde connu. 

C’est dans cette cité prestigieuse aux murailles ocre que débarque Marwan, ancien voleur de livres en quête de pardon, et qui souhaite mettre sa relation privilégiée avec le vizir Muhammad Amir à profit. Du moins c’est ce qu’il croit. Quant au vizir en question, il veille avec attention pour tenir éloigné du pouvoir le jeune et encombrant souverain, âgé de seulement onze ans, prétextant un risque pour sa vie et s’octroyant ainsi tous les pouvoirs.  

Marwan en est persuadé, à Cordoue, un grand avenir l’attend. Ce n’est toutefois pas sur un noble et élégant destrier blanc que le jeune homme entre dans la ville, mais accompagné d’une mule rachitique, aussi vilaine que bornée. Et maintenant qu’il est arrivé à destination, peu importe de ce que l’on fera de cette piètre monture. Qu’on la vende ou qu’on en fasse du ragoût, il s’en fiche. 

En son sein, Cordoue est dominée par l’Alcazar, dont la bibliothèque est la seconde plus importante du monde avec plus de 400.000 ouvrages. Et c’est au bibliothécaire Tarid, ancien esclave et eunuque, que revient la charge de la conservation et de la protection de ce patrimoine unique. Ce même Tarid qui n’est autre que l’ancien enseignant de Marwan, le voleur de livres. 

Voler des livres, vraiment, quelle idée !

Mais avec la conquête Almoravide et ses émeutes, l’époque du savoir s’achève. Finis le grec, le latin, l’hébreu… Tous les livres de la ville doivent être brûlés en place publique, qu’ils proviennent de la bibliothèque de l’Alcazar ou de bibliothèques privées, juives ou chrétiennes. 

Durant plus d’une semaine, des centaines de milliers d’ouvrages vont ainsi partir en fumée, dont certains annotés par les plus grands esprits de l’époque. Durant plus d’une semaine, le ciel nocturne de Cordoue sera teinté de couleur sang.

Pour Tarid et Lubna, une copiste qui va devenir sa complice, un tel crime est tout simplement impensable. Ensemble, avec l’aide du maladroit Marwan et de sa mule, désormais devenue un élément essentiel dont il n’est plus question de se séparer, ils vont tenter de sauver le plus grand nombre d’ouvrages de la destruction, au risque de leur vie. Mais après des décennies passées sans même jamais avoir franchi les murailles de Cordoue, Tarid ignore tout de ce qui l’attends. Tout comme ses compagnons d’ailleurs… 

Traverser les montagnes vers Bajadoz pour un périple de deux semaines, en babouches, et avec une mule chargée de centaines d’ouvrages précieux mais qui n’en fait qu’à sa tête, à coup sûr, nos trois compères ne sont pas rendus !…

La bibliomule de Cordoue n’est pas seulement un joli roman graphique teinté d’humour, c’est plus largement une histoire de l’Espagne musulmane qui nous est contée, celle d’une terre sous le califat coexistant avec les royaumes chrétiens voisins. Cordoue fût l’une des premières — si ce n’est la première — place forte musulmane en Al-Andalus. Cet autodafé historique de la bibliothèque de Cordoue annonçait en réalité bien d’autres périodes funestes pour la culture et le savoir : citons entre autres la confiscation puis la destruction de Talmuds — en 1242, le roi français Louis IX fit brûler 4 charrettes de Talmuds sur la place de Grève, à Paris —, des milliers de Corans en Espagne furent détruits au début du 15ème siècle, sans parler d’Hitler, de Staline, ou des organisations terroristes telles que Daesh…

Sur les quelque 400.000 ouvrages de la bibliothèque de Cordoue partis en fumée, un seul à échappé à la destruction, et fût retrouvé à Fès, au Maroc.

La bibliomule de Cordoue, de Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau, aux éditions Dargaud. 264 pages. 35,00€.

Si vous désirez aller plus loin :

La confrérie des éveillés, de Jacques Attali, aux éditions Livre de Poche. 320 pages. 7,70€.
Andalousie, vérités et légendes, de Joseph Perez, aux éditions Tallandier. 224 pages. 8,50€.
Histoire de la Reconquista, de Philippe Conrad, aux édiutions Que sais-je ? 128 pages. 9,00€.
Les révoltés de Cordoue, de Ildefonso Falcones, aux éditions Pocket. 1.088 pages. 11,90€.
Cordoue, la grande mosquée, aux éditions Actes Sud. 230 pages. 15,00€.

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.