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« Le dernier des Injustes » : le film-choc de Claude Lanzmann en coffret DVD

Benjamin Murmelstein. Ce nom ne vous dit peut-être rien. Et pourtant. Il est le dernier des « doyens » juifs, ou roi des Juifs, à avoir survécu à la Shoah.

Il est interrogé et filmé à Rome en 1975 pendant une semaine par Claude Lanzmann, qui vient alors de commencer sa longue quête qui deviendra en 1985 Shoah.

Lanzmann, impressionné par la personnalité de Murmelstein — qui tint tête à Eichmann pendant sept années en racontant des histoires (« Pourquoi suis-je le seul doyen à avoir survécu ? J’ai survécu parce que je devais dire un conte, le conte du paradis des Juifs, Theresienstadt. ») et réussit à sauver 121.000 Juifs et à éviter la liquidation du « ghetto modèle » de Theresienstadt —, décide de ne pas insérer l’interview dans Shoah, et d’en faire quelque chose… plus tard.

Plus tard, c’est 2007 ou 2008. Claude Lanzmann, qui avait confié son interview de Benjamin Murmelstein à l’Holocauste Memorial Museum de Washington, assiste à la projection d’un bout de cette interview brute, à Vienne.

« Cela m’a totalement révolté. J’ai ressenti ça comme un vol. Je me suis dit : « Mais c’est moi, tout ça! » Et c’est là que j’ai décidé de m’y coller, je vais en faire un film qui soit une œuvre.« 

Il s’y est donc collé, et pas à moitié. Il est retourné sur les lieux, a filmé Theresienstadt, la ville « donnée aux Juifs par Hitler » et qui servit à berner la Croix-Rouge, l’étranger et les Juifs eux-mêmes, qui voulurent se persuader qu’ils y seraient en sécurité. Vienne, Prague, Jérusalem, Nisko, peu connu et pourtant antichambre de Theresienstadt, aujourd’hui localité proprette, bucolique et verdoyante où on trouve « même une discothèque ».

Il intercale des passages de l’interview de 1975 où l’on voit Benjamin Murmelstein, alors âgé de plus de soixante-dix ans, d’une faconde incroyable, aux souvenirs intacts, à l’intelligence aigüe, intarissable sur son rôle, la vie ou plutôt la mort et le chaos régnant à Theresienstadt ; l’attitude d’Eichmann, qu’il qualifie de « démon », apportant un démenti cinglant aux théories de Hannah Arendt qui ne voyait en Eichmann qu’un « petit homme banal ».

Et on le croit car il y était. Il n’a cessé de parlementer avec Eichmann pendant sept ans pour sauver des Juifs, autant que possible, et maintenir le « ghetto modèle » coûte que coûte.

Car Theresienstadt était le seul camp qui était visité, et il fallait qu’il soit propre et présentable, sinon il n’y avait rien à montrer et les nazis n’auraient pas hésité à le liquider. Des images tournées en 2012 montre Claude Lanzmann revenir à quatre-vingt sept ans sur les lieux du crime, arpenter des quais de gare, des villes d’Europe de l’Est et Theresienstadt, lisant des extraits du livre de Benjamin Murmelstein, Terezin, il ghetto modello di Eichmann, publié en 1961.

Le dernier des injustes : c’est Benjamin Murmelstein qui se nomme ainsi en 1975 face à Lanzmann, fasciné par l’homme à la culture sans fond, grand connaisseur de la mythologie, roublard, teigneux, répondant à Gershom Scholem qui voulut le faire pendre, alors que le même Scholem s’était opposé à la pendaison d’Eichmann. « C’est un grand savant, mais il est un peu capricieux avec la pendaison. »

Murmelstein est passé par un tribunal tchèque après la guerre, et en est sorti libre et blanchi de toutes ses accusations. Qui sommes-nous pour juger ? Qu’aurions-nous fait à la place de ces chefs de communautés nommés Rois des Juifs par les nazis ?

Il y a encore tellement à écrire… Le film dure 3h38. C’est un monument comme seul Claude Lanzmann sait les faire : indispensable à la compréhension des Conseils Juifs si facilement critiqués par une philosophe juive allemande. Margarethe Von Trotta faisait sensation avec son Hannah Arendt, alors il était grand temps que Claude Lanzmann donne à voir et à entendre Le dernier des Injustes.

Le dernier des injustes, de Claude Lanzmann, aux éditions Le Pacte. 218 minutes. 9,90€.

Si vous désirez aller plus loin :

Un vivant qui passe. Auschwitz 1943, Theresienstadt 1944, de Claude Lanzmann, aux éditions Folio. 80 pages. 5,00€.
Shoah, de Claude Lanzmann, aux éditions Gallimard. 288 pages. 8,60€.
Retour indésirable, de Charles Lewinsky, aux éditions Livre de Poche. 720 pages. 8,90€.
Le dernier des injustes, de Claude Lanzmann, aux éditions Gallimard. 144 pages. 13,50€.

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