Ad

« Le petit coiffeur », ou les révélations de deux frères que tout oppose…

Ad

L’espace est fracturé, net, entre la boutique et la cuisine côté jardin, l’atelier et son sofa moelleux côté cour. Tout comme l’univers tout entier est fracturé en août 1944 à Chartres, décor de la pièce.

On oscille sans cesse entre Pierre, le beau gosse, et son frère Jean, le simplet, entre l’artiste et le différent, entre le coiffeur et le peintre, entre Paris et la province, entre Brahms et le jazz, entre la collaboration et la résistance, entre « celles qui ont couché » et celles qui étaient dans les FTP… On oscille, et le monde entier oscille, entre la raison et le délire, entre le pragmatisme et la démesure.

Tout au long d’une belle pièce, écrite avec une très grande délicatesse par Jean-Philippe Daguerre — naguère plébiscité pour Adieu Monsieur Haffmann — et magnifiquement mise en scène par lui-même. L’univers est une fracture, celle de la guerre, celle qui vient de s’achever, car il est toujours une guerre qui vient de s’achever et qui laisse ses débris sur les routes de nos quotidiens.

Et la pièce est une tentative de résoudre la fracture : apprendre à penser et à parler différemment, apprendre à ne plus se réfugier dans la facilité de la « justice expéditive ».

L’espace n’est au final réunifié que par la présence de la prison, mais il faudrait trouver d’autres logiques, d’autres remèdes, d’autres unions. Pas par hasard, pas pour rien, semble nous glisser l’auteur, que la femme est la victime principale de cet exercice mesquin qui consiste à se venger des souffrances endurées et des petites lâchetés admises : la « tondue » est la victime expiatoire du péché des sociétés qui se sont reniées elles-mêmes.

Les personnages, tous remarquablement interprétés, sont typés sans être stéréotypés. Ils paraissent issus d’une sorte de bande dessinée édifiante sans chuter dans la caricature, et ils nous permettent de sourire à cette évocation d’un moment si douloureux, et si profondément enfoui, de notre histoire contemporaine. A peine peut-être faut-il regretter un premier quart d’heure un peu lent et une extrême fin un peu didactique.

La pièce, dans son ensemble, est émouvante, humaine et forte. Et l’on n’aura de cesse de louer une mise en scène très efficace parce qu’elle ne cesse d’alléger le propos en le chorégraphiant de façon fine ; on jurerait par moment quelque comédie musicale qui se permettrait de danser sur un sujet qui peut faire tirer des larmes…

On cherche vraiment, — en même temps que le personnage délicieux de Jean qui erre, porteur du fusil du père mais non chargé pour autant — quel sera « le bon moment », le moment du pardon, le moment de la compréhension, le moment de la douceur et de l’intelligence du coeur revenues.

Le petit coiffeur, actuellement au théâtre Rive Gauche.

Si vous désirez aller plus loin :

Le petit coiffeur, de Jean-Philippe Daguerre, aux éditions Albin Michel. 144 pages. 12,00€.

Ad

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.