Ad

De l’Italie fasciste à la France occupée : « Les faisceaux de la peur », de Maud Tabachnik

Lorsqu’on demande à Judith Livi si elle croit au destin, elle répond, sur le ton de la boutade : « Quand ça m’arrange. »

Judith Livi est italienne et juive de naissance. Elle n’a que dix-sept ans à peine lorsque, en 1937, elle, ses parents et son frère sont obligés de fuir leur pays à cause de l’émergence des lois antisémites qui menacent. Tous les quatre se retrouvent en France, dans des conditions difficiles, puisqu’apatrides, sans papiers, sans ressources. Et, eux qui s’imaginaient à l’abri dans le pays des droits de l’Homme, vont connaître la montée des peurs occidentales et l’invasion du territoire par les armées nazies.

Personne, nulle part, n’est à l’abri de la haine et de la folie meurtrière. Judith Livi a tout juste vingt ans lorsque la grande machine à broyer de l’Histoire cherche à la dévorer vivante.

En général, on connait la romancière Maud Tabachnik pour ses polars noirs et ses thrillers haletants. Elle nous livre ici un opus qui, tout en conservant l’élégance de style et l’efficacité de ses travaux antérieurs, nous propose l’histoire — sinon vraie, du moins vraisemblable — d’une jeune fille des plus séduisantes : la jeune Judith.

Judith est jeune, belle, intelligente et vive. Pas par hasard qu’elle menait, à Florence, des études brillantes qui auraient pu la conduire à la carrière d’avocate. Elle réfléchit, s’interroge, observe et apprend.

De plus, elle est dotée d’une remarquable sensibilité qui, par exemple, lui fait noter et observer les coïncidences de la vie : cet inconnu, abattu sous ses yeux en pleine Piazza della Signoria, elle va s’en souvenir en voyant  un manifestant piétiné par la foule sur la place Saint-Michel, quelques années plus tard ; le diner donné par les riches parents romains de son amie d’enfance — et premier amour — Francesca, elle va le rapprocher d’un autre diner, soirée mondaine au cours de laquelle elle fera la connaissance tout à la fois de la femme de sa vie, Sofia, et de la philosophe exilée Hannah Arendt. Comme si, autour d’elle, la réalité se concentrait en une succession de signes : faisceaux !

Judith n’en devient pas superstitieuse pour autant.

« L’histoire n’a jusque-là pas exhibé beaucoup de preuves de leur existence (D.ieu, le destin, les prophètes, etc…) car l’Humanité semble toujours surprise par ce qui lui arrive. »

Elle sait que les événements ne s’organisent pas de façon logique, et que les êtres humains ne lisent pas l’avenir. Elle est témoin de la naïveté aveugle de certains intellectuels tel Jean-Paul Sartre. « Il est impossible qu’Hitler songe à entamer une guerre » entend-elle dire à celui-ci, à la terrasse d’un café.

A l’inverse, elle sera secourue efficacement par Thierry, membre des Croix de Feu. Ce qui montre bien la complexité des positions idéologiques puisqu’un même parti peut abriter de violents antisémites et des patriotes parfaitement sincères et dénués de haine. 

« L’être humain ne doit jamais cesser de penser, c’est son seul rempart contre la barbarie. »

Hannah Arendt.

Ainsi, dans ce splendide roman, l’Histoire est-elle vue à hauteur d’homme. Ou plutôt à hauteur de jeune fille. Ce qui constitue une très habile stratégie romanesque : une narratrice cultivée et attentive s’efforce de se tenir au courant de l’actualité et de l’évolution géo-politique du monde qui l’entoure, s’abreuvant par principe idéologique à toutes les sources de la pensée, quelles qu’en soient les origines, droite ou gauche.

Et, pour le lecteur, il n’y a pas de rupture narrative entre la fiction et l’Histoire, entre le quotidien vécu au jour le jour et la marche du Monde, entre les détails du vivant et les grandes marches gravies par les Puissants de l’Univers.

Plus que jamais, le destin individuel s’emmêle à la fatalité historique. Tout est vu par les yeux de Judith, laquelle se trouve être tout à la fois étrangère, juive et homosexuelle, donc triplement sujette aux méfiances et à l’ostracisme de la société bien-pensante.

Maud Tabachnik nous fait témoin de cette touchante tentative de dominer le quotidien en se tenant informée mais, bien entendu, cela n’empêche pas l’irruption des monstres froids de la répression. Judith est vive, intelligente, courageuse et pugnace. Mais comment la petite fille pourrait-elle éviter les abîmes qui s’ouvrent sous ses pas ? Comment empêcher le soir de tomber à la seule force de sa volonté ? Comment interdire à l’orage de s’approcher en n’ayant pour abri que ses maigres bras nus ?

Les faisceaux de la peur sont plus puissants que la volonté d’une seule.

Les faisceaux de la peur, de Maud Tabachnik, aux éditions City. 320 pages. 20,00€.

Si vous désirez aller plus loin :

Au Palais Farnèse, d’André François-Poncet, aux éditions Tempus Perrin. 192 pages. 8,00€.
Le fascisme italien, de Serge Bernstein et Pierre Milza, aux éditions Points. 448 pages. 10,80€.
Primo Levi. Oeuvres, de Primo Levi, aux éditions Bouquins. 1.170 pages. 32,00€.

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.