16 September 2019
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Les Juifs de Paris à la fin du 14ème siècle et leur expulsion du Royaume de France

Depuis l’époque romaine jusqu’à l’automne 1394, les historiens comptent plusieurs juiveries à Paris, tant sur la Montagne Sainte-Geneviève que sur la Rive Gauche et la Rive Droite de la Seine. Sous le règne de Charles VI, avant l’expulsion de 1394, une grande partie des Juifs de Paris habitaient « Rue des Juifs » dans le Marais prés du siège royale : l’Hôtel St Pol.

Dans son livre Les Juifs de la France du Nord dans la 2ème moitié du 14ème siècle, paru en 1988, Roger Kohn précisait :

« La capitale du Royaume abrite dans ses murailles une forte communauté logée dans une quarantaine de maisons. Les Juifs de Paris sont regroupés dans une portion de la rue des Rosiers qui portera après leur expulsion exclusivement le nom de rue des Juifs jusqu’au changement de dénomination  – intervenu en 1900 – en rue Ferdinand Duval. La rue des Rosier formait alors un coude, son prolongement actuelle jusqu’à la rue Pavée ne remontant qu’au milieu du XIXème siècle (1848-1850). Cette prolongation s’est fait dans l’axe de l’impasse Coquerée du moyen-âge.

La rue des Juifs – le terme n’est pas toujours fixé ; on parle parfois de la rue des Rosiers, « en Juifrue » – est un espace clos. Dès 1365, le prévôt de Paris réclame la fermeture de la rue, fermeture attestée dès 1369. Jusqu’à cette date, nous n’avions pas de trace de l’implantation réelle et effective des Juifs dans la cité. Le 23 avril 1369, Manecier de Vesoul et Rose, sa femme, achètent une maison et un jardin et acquittent quatorze sous de droits d’ensaisinement au seigneur foncier. La maison est décrite « à Paris en la rue des Rosiers (…) dedans les portes  de la Juifverue ». Le censier de 1376 permet de préciser l’emplacement des murs barrant la rue. La maison d’Hagin de Bourg est située dans la partie sud de l’impasse Coquerée ; pourtant « à présent l’entrée de ceste maison (est) par dedens la « juirie non-obstant que elle soit tout dehors la clouture ». La maison d’à-côté fait le coin de l’impasse et de la rue des Rosiers. Il est également cité : « la que le mur qui clôt la dicte Juirie se joint et est l’entrée d’icelle comprise dedens la dicte cloture.

De l’autre côté de la rue des Rosiers, plus avant dans le censier, le mur de la Juiverie est construit contre la façade de la maison de Gautier Mondie. Le mur sud ne se place pas au carrefour, au débouché de la rue des Juifs dans la rue du Roi-de-Sicile, mais environ au tiers de la rue, joignant la façade des Pietrequin et une des maisons de Giles Boulay. La comparaison du censier avec les plans des Archives Nationales – séries N IV et Q –  semble indiquer que son tracé n’était pas perpendiculaire aux façades mais orienté nord-ouest, sud-est sud. Sinon, il faudrait envisager que le rédacteur du ceuilloir ait confondu la premier et la quatrième maison du sergent dans son dénombrement. Mais tous les Juifs n’habitent pas dans les murs et ceux-ci n’abritent pas que des Juifs. Le censier indique que l’hôtel de maître Salomon hors clôture et signale de nombreux chrétiens dont on connait par ailleurs la présence, comme par exemple Giles Boulay. »

Roger Hokn dans « Les Juifs de la France du Nord dans la 2ème moitié du 14ème siècle ».

En 1395, huit Juifs prisonniers au Châtelet de Paris vendent au nom de la communauté des Juifs de Paris une maison de Lionnet de Seneu. La communauté des Juifs est propriétaire désigné de cette maison et les Juifs la vendent en son nom.

A propos de la synagogue dans ce quartier du Marais, Roger Kohn, selon un document, parvient à la situer ainsi : « La Synagogue est un lieu indispensable à la vie collective juive. Dans le domaine royal du XIVème, elle est attestée : ‘’La maison joingnant laquelle fu Coquaré et la tiennent touz les Juys ensemble et y est leur escolle et y font leur sabbat… » Elle est située sur une partie Est de la rue des Juifs, au sud de la maison de maître Vivant de Vesoul, le frère de Manecier de Vesoul.

Stèle funéraire provenant du cimetière de l’impasse du Coquerée. 1364. (Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris).

« Le monument que voici
Je l’ai placé en monument au chevet
De Dame Floria
Fille de notre Maître
Le Rabbin Judah
Veuve de (mon/de notre) Maître Saint
Rabbin Jacob. Que le souvenir
Du Juste et du Saint soit
Une bénédiction
L’an 124 du petit comput (1364) »

Il semble qu’ « escolle » recouvre la notion de maison d’étude et « sabbat » celle de célébration liturgique, alors qu’à Spire à la même époque coexistent les deux fonctions dans deux bâtiments distincts.

Le 27 février 1365 se déroule un procès entre Manecier de Vesoul et Jacob de Pont Sainte-Maxence. Ce dernier accuse Manecier de Vesoul de l’avoir « bouté hors de l’escole ou synagogue et transmué ladite synagogue en lieu secret sens licence du roy… et tiennent la sinagogue et le temporel tout en un lieu qui repugnent comme espirituel et temporel et le font en l’ostel des deux frères Menessier et Vivant ». La gestion de la communauté, « le temporel » comme les prières journalières se font dans l’hôtel de Manecier de Vesoul. Un quorum de dix hommes est nécessaire à l’exercice public du culte et cette poignée d’hommes peut prendre place dans une chambre sommairement aménagée.

Ce que révèle aussi ce procès, c’est la liaison, par deux frères, entre « la sinagogue et le temporel », la gestion laïque et spirituelle de la communauté. Personne dans la communauté n’a défendu Jacob de Pont-Sainte-Maxence pour qu’il s’adresse à la justice du roi. Il a été exclu, mis au ban, décision que tous respectent. De même, la communauté parisienne soutiendra Yohanan de Trêves lors du débat sur les investitures en s’adressant à rabbi Meïr B. Barukh Halevi de Fulda, abrégé en Maharam. La synagogue est le point cardinal de cette cohésion interne. Son usage est interdit à l’exclu en cas de conflit, et est ordinairement réservé aux résidents de longue date.

En ce qui concerne le cimetière juif de ce quartier, il existe différents documents sur ce sujet. En premier lieu les historiens affirment que le cimetière devait être alloué par les gouvernants. Le cimetière des Juifs de Paris n’était pas connu jusqu’à présent que par une pierre tombale trouvée rue de la Verrerie. Grâce aux documents des séries S et MM aux Archives Nationales, il nous est possible d’en préciser l’emplacement et l’extension :

« Situé à l’Est de la rue des juifs, près du coin que forme la rue avec l’impasse Coquerée, il est signalé dès 1371 dans l’acte d’achat par Manecier de Vesoul d’un jardin aboutissant au cimetière des Juifs. Ce cimetière doit être la transformation d’un jardin acheté quelques années plus tôt. L’achat de 1371 est le troisième depuis 1369. Le deuxième achat étant situé à l’ouest de la rue des Juifs, il ne peut s’agir que du jardin vendu avec une maison à Manecier de Vesoul en avril 1369, rue des Juifs. La vente de ce jardin en 1371 est notée dans l’impasse Coquerée. Il faut en conclure que le cimetière dans son premier état était un jardin assez en retrait par rapport aux façades du coin de la rue. Sa progression peut être notée en 1373, maître Vivant de Vesoul achète une maison, une chambre enclavée dans la maison voisine de Manecier de Vesoul – celle achetée en avril 1369 – et un jardin. Son fils, converti lors des émeutes, possédera cette maison. En 1390, elle aboutit au cimetière des Juifs ; ce cimetière dut être démantelé comme le montre la stèle retrouvée rue de la Verrerie. Les cueilloirs du XVè siècle montrent une assez grande modification au coin de la rue et de l’impasse. Les morts ont dû être expulsés peu après les vivants. »

Ce cimetière fut fermé en 1395 après l’expulsion des Juifs de Paris et mit en vente comme tous les biens immobiliers juifs de la ville.

La seconde partie de ce dossier sera publiée prochainement. Pour ne rien manquer de l’actualité de Cultures-J, suivez-nous sur nos réseaux sociaux.

Si vous désirez aller plus loin :

Histoire des Juifs de France, d’Esther Benbassa, aux éditions Points. 396 pages. 8,60€.
Chasser les juifs pour régner, de Juliette Sibon, aux éditions Perrin. 304 pages. 21,50€.
Histoire des juifs de France. Tome 1 : des origines à la Shoah, de Philippe Bourdrel, aux éditions Albin Michel. 45 pages. 24,30€.
Histoire des juifs de France. Tome 2 : de la Shoah à nos jours, de Philippe Bourdrel, aux éditions Albin Michel. 454 pages. 24,30€.

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