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« Man on the Bus », l’émouvant documentaire de la réalisatrice australienne Eve Ash

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Eve Ash est cinéaste depuis quarante ans. Elle et sa sœur ainée, Helen, sont les filles de Martha et Félix, deux survivants de la Shoah polonaise.

Tout se passerait bien, si ce n’est qu’Eve s’est depuis toujours sentie différente. Différente de sa sœur, différente de sa famille, et comme à l’écart de sa propre vie.

Félix, le père, avait été déporté très jeune et avait vu sa propre mère se suicider avec une capsule de poison. Ayant décidé de ne pas mettre fin à ses jours, il avait été affecté aux Sonderkommandos, obligé de brûler le corps de son propre frère, mais était parvenu à s’évader du camp, devenant ainsi l’un des rares juifs qui échappe à la mort par sa volonté et son courage.

Martha, la mère, avait perdu toute jeune, et la même semaine, sa mère et son mari. Elle avait rencontré Félix qui l’avait séduite parce qu’il avait « de l’allure, des bottes, un manteau, des moustaches et une fière intelligence ». Le mariage avait été célébré le 6 novembre 1944, et le jeune couple s’était exilé en Australie pour se construire une nouvelle vie. Ils faisaient des fêtes grandioses que Martha filmait inlassablement avec la caméra super huit dont elle avait fait l’acquisition, préludant au destin de sa fille cadette, future cinéaste. Ainsi la famille vivait-elle heureuse…

Le hasard fait les choses, bien ou mal. En re-visionnant les films de sa mère, Eve tombe sur le visage d’un inconnu qui semble occuper une place importante dans la vie de cette dernière.

Sur ses entrefaites, elle reçoit un mail d’une inconnue s’affirmant comme sa demi-sœur.

Ainsi s’amorce cet étrange et troublant documentaire familial aux allures d’enquête policière. A force de s’interroger et d’interroger les témoins, à force de fouiller les archives parentales, Eve finit par mettre au jour un secret des mieux gardés : Martha, sa mère, a eu une relation adultère de quinze années, dont elle se trouve être le fruit, elle, la sœur cadette, si différente de son ainée.

C’est dans un  bus que Martha, la petite polonaise récemment arrivée en Australie et parlant bien mal l’anglais, rencontre Ronald Dixie Lee, beau garçon et séducteur. L’homme dans le bus va devenir l’homme caché de Martha, celui qui reste dans l’ombre, sauf lorsqu’il apparaît sur la pellicule, capté alors qu’il scrutait l’objectif de la caméra et, derrière cet objectif, celle qu’il s’était mis à aimer…

Il faut à Eve bien du courage pour aller jusqu’au bout de sa démarche : connaître son vrai père, celui qui a présidé à sa naissance, alors que l’autre, celui qu’elle croyait être son père, s’est toujours occupé d’elle, l’a toujours entourée, chérie, protégée. Il lui faut affronter aussi les silences et les gênes des autres membres de la famille, ceux qui voient d’un mauvais œil qu’on dérange les morts, les habitudes, les conventions.

« Ce que tu ne sais pas ne te blesse pas » lui enjoint-on de façon raisonnable. Malgré tout, elle veut savoir, elle veut connaître les dix frères et sœurs nés de ce même père, fantasque voyageur sans bagages, qui a aimé, essaimé, quitté toute sa vie durant.

Man on the Bus est un documentaire intime, et des plus troublants. Il soulève l’incroyable question du secret : comment une femme peut-elle cacher à sa famille entière quinze années d’une relation adultérine et la naissance d’une enfant à qui elle taira le nom du père ? Il aborde, de façon pudique mais abrupte, l’explication ultime : c’est la guerre, la traversée de l’horreur, qui apprend à un être humain, à compartimenter, à ne pas tout dire de soi-même, à garder le secret. Jusqu’au bout, jusqu’à la tombe.

Man on the Bus, d’Eve Ash.

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