Ad

« Massacre », l’inquiétant huis-clos de Lluïsa Cunillé…

Elles sont deux, face à face, la patronne et la cliente, dans le décor neutre et laid d’un hôtel miteux du fin fond du monde, entre montagnes et nulle part.

Elles sont deux à se toiser, s’agresser sans aigreur, s’affronter sans fleuret, l’une désireuse d’en finir au plus vite, chasser cette ultime cliente pour enfin fermer cet hôtel qu’elle a toujours connu, héritage de famille comme on l’est d’une tare. L’autre désireuse de camper par ici, prolonger, patienter, entre le non-faire et le non-désir, pour digérer au mieux son divorce encore tout frais.

Elles ne lâchent, en tout et pour tout, que des banalités dérisoires, bribes de questions quotidiennes sans ampleur, mais sous lesquelles perce inexorablement cette promesse de « Massacre » que nous dit le titre. Le ton est poli mais les sous-entendus sont de glace.

Elles sont deux à occuper le lieu comme un champ de bataille. La mise en scène quasiment clinique (un modèle du genre) dessine une sorte de ballet dans l’espace où chaque déplacement, figure et retournement – faire s’asseoir l’une, se lever l’autre, sortir à cour, entrer à jardin – devient une sorte de victoire, minuscule mais nette.

Et autour d’elles, autour des spectateurs aussi, bruisse l’univers, fait de sons, de craquements, de pluies, de crépitements et de tremblements, ainsi que d’une bande sonore obsédante, digne d’un film d’horreur. L’univers, le monde extérieur, ce lieu où les gens vendent leurs maisons, s’enfuient, ne font plus d’enfants, ne livrent plus le courrier ni les journaux, nous est aussi donné à-travers l’unique fenêtre sur le mur du fond, vague baie vitrée que traversent de brusques lueurs, entre éclats de chairs et éclairs de mort.

Elles sont deux, à n’avoir pas même un nom, et ne plus posséder de leurs passés respectifs que des bribes qui, parfois, surgissent au détour de la conversation. Elles se regardent, se défient, se méfient, jusqu’à ce que surgisse celui par qui va se révéler le drame.

Peut-être ne s’agit-il, au final, que de la naissance d’une sorte de cohésion féminine, l’irruption d’un univers de Vénus, dans ce monde où il est dit que, décidément, les cerfs sont absents.

Massacre, de Lluïsa Cunillé, actuellement à la Comédie Française.

Si vous désirez aller plus loin :

Massacre, de Lluïsa Cunillé, aux éditions Les Solitaires Intempestifs. 96 pages. 14,00€.

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.