« Mon diner avec Winston » : un rendez-vous avec l’Histoire signé Hervé le Tellier

Cette étrange pièce nous amène à passer une heure dans la folie d’un personnage qui, pourtant, n’est pas fou. Ou du moins pas autant qu’il pourrait le paraître à première vue.

Certes, Charles vient de préparer un dîner pour Winston Churchill qui est mort voici cinquante-quatre ans. Certes il dérange – et ce n’est pas la première fois visiblement – son voisin du dessous, polonais pas content. Certes, il répond avec brutalité au client dont il est tout de même chargé d’assurer l’accompagnement téléphonique. Certes il boit plus que de raison et il est, on le devine très vite, au dernier degré de la dépression.

Oui, mais il connaît fichtrement bien l’Histoire, celle de Churchill bien entendu, mais de façon générale celle de la Seconde guerre mondiale. De plus, il est cultivé, capable de réciter d’un trait des tirades entières de Shakespeare et le Tu seras un homme mon fils de Rudyard Kipling. Et puis, s’il délire, son délire est en fait celui de notre époque, aussi privée de pères et de repères que l’était l’Europe de 1940.

Et Charles, dans ce monologue au « vous » qui désigne, en pirouette, tout aussi bien Churchill que le spectateur ou l’humanité toute entière, se livre à une sorte de psychanalyse généralisée de l’espèce humaine. Tout, insiste-t-il, est toujours en projet dès la prime enfance : les claques reçues par Hitler enfant et qui mènent peut-être aux symboles mêmes du nazisme, le poids de la tradition aristocratique pesant sur les frêles épaules du jeune Churchill, ou bien les fantasmes de Charles, qui se voudrait Zorro déguisé en Don Diego tout autant que l’inverse.

La pièce est menée avec brio par Gilles Cohen qui sait apporter une vraie épaisseur humaine à ce pauvre Charles, abandonné par sa femme, son chat et son destin. Le décor est simple et quotidien : une table, une chaise, un fauteuil, un frigo, et puis, dans un coin, sur un chevalet, un écran, comme un espace pictural, sur lequel sont projetées des bribes de films documentaires. Comme si l’Histoire, la grande, venait s’incruster dans l’histoire, la petite, du personnage.

L’Histoire au milieu de l’histoire, parce qu’on ne saurait échapper à son époque et à ses fantômes…

Mon dîner avec Winston, parce qu’il s’agit de « nourrir », justement, ce personnage, cette ombre, ce symbole que fut Winston Churchill. Certes, le bruit des bottes, de nos jours, n’est pas exactement le même qu’en 1940. Il ne peut jamais être le même, mais il n’empêche que la haine, même masquée, même voilée, est tout de même de retour.

C’est par conséquent le moment ou jamais de rendre hommage à ce bonhomme jovial et un peu lourdaud, amateur de cigares et de mots d’esprit, rusé comme un vieux paysan tout en étant de la race des aristocrates, et qui sut, en son temps, redonner courage à une Grande-Bretagne et à une Europe qui avaient plié sous les coups du tyran.

Mon diner avec Winston, actuellement au théâtre du Rond-Point.

Si vous désirez aller plus loin :

Perles de Churchill, de François Jouffa et Frédéric Pouhier, aux éditions Leduc. 160 pages. 9,90€.
Winston Churchill, de François Kersaudy, aux éditions Tallandier. 720 pages. 28,90€.

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