1. Ouzbékistan, un carnet de voyage en Asie Centrale : Repères historiques

« L’Asie Centrale est un lieu ou le voile entre le spirituel et le matériel est un monde très mince. »

Mémoires de Samarkandi.

L’Ouzbékistan, carrefour touristique entre l’Europe et l’Asie, est depuis toujours un centre commercial et religieux. Via la Route de la Soie, les plus grandes civilisations ont participé à la création de ce pays médian entre les frontières de l’Eurasie.

Pour rappeler cette grande histoire, en mai 2007, l’Unesco a célébré le 2.750ème anniversaire de Samarcande et le 2.000ème anniversaire de Marguilan. Cette région bordant le plus grand désert de l’Asie Centrale, le Kyzil Koum (Désert Rouge), est l’un des berceaux de l’Humanité.

Les Ouzbeks, hommes et femmes de toutes religions, sont fiers d’arborer ainsi les signes matériels de leur réussite. Dans ce pays jeune, qui se reconstruit après plus de cent vingt années de domination russe puis soviétique, l’ascension sociale se mesure ainsi parfois naïvement au nombre de dents en or, ou à la possession d’une voiture, indispensable pour se déplacer dans ce pays vaste, entre les déserts et les oasis, dans les villes qui s’étalent à l’horizontale le long de boulevards sans fin et de larges avenues arborées…

Samarcande et Tachkent vivent à l’ombre des chênes et des platanes. Partout des fleurs en parterres et en grappes, des vignes en treilles pour couvrir les façades et les patios. A Boukhara, des mûriers centenaires, servant à nourrir le Bombyx ombragent de grands bassins à gradins que l’eau des nappes vient remplir, et qu’entourent les élégantes galeries de bois des mosquées et les coupoles turquoise des médersas.

L’Ouzbékistan, cœur de l’Asie Centrale, est un pays de cultures, de riches oasis nées de la savante gestion de l’eau de trois fleuves. Ils prennent leurs sources dans les hautes montagnes du Pamir et s’en vont se perdre dans les steppes arides du nord en deltas morts, vers des marécages et d’immenses lacs fluctuants, comme la mer d’Aral. La culture intensive du coton sous le règne soviétique a conduit à l’assèchement des trois-quarts de cette mer intérieure. C’est l’un des grands désastres écologiques du XXème siècle qui risque d’amener, dans un futur proche, une autre hémorragie : le manque d’eau dans cette région du monde. D’ailleurs, l’état ouzbek a fait appel au gouvernement israélien pour l’aider à gérer ce grave problème. A l’Ouest,  l’Amou Daria (l’Oxus) irrigue la région du Khorezm avec Khiva comme ancienne capitale ; à l’Est, le Syr-Daria (Iaxarte) abreuve la région de l’actuelle capitale du Tachkent ; et au centre, le Zéravchan, alimente Samarcande et Boukhara, deux anciennes capitales de l’Asie centrale.

Le Zeravchan est un fleuve  qui, en terminant sa course, disparaît dans le sol sans avoir jamais vu la mer. Pour drainer ces fleuves, les peuples de l’Asie Centrale connaissent depuis la haute-antiquité le « Aryk », le canal d’irrigation. Ces canaux furent développés après la conquête d’Alexandre le Grand dans les rues des grandes villes et les hameaux de toute l’Asie Centrale. Certains d’entre eux datent encore de cette époque. Pour conserver ce moyen d’irrigation, il y a encore un système de corvée, mais compte tenu des distances, les ouzbeks délaissent ces canaux qui sont de nos jours à ciel ouvert.

Dans ce riche pays au climat continental, les civilisations se sont succédées. Des villes ont été édifiées, déplacées, détruites depuis l’Antiquité. Boukhara, par exemple, serait plus ancienne que Rome. Mais la ville actuelle n’a conservé que le souvenir des villes qui l’ont précédée. Elle a changé d’emplacement. L’ancienne Samarcande occupait elle aussi un site différent de celui sur lequel Tamerlan a choisi d’édifier la capitale de son empire. C’est un peu en dehors de la ville, sur les hauteurs de collines pelées, que se trouvait la ville d’Afrosiyah, détruite par Gengis Khan. Les Russes, derniers conquérants de l’Asie centrale, préférèrent eux aussi implanter leurs villes en-dehors des agglomérations existantes. De larges avenues sur des plans réguliers en damiers comme à Tachkent ou Boukhara, en étoile comme à Samarcande, avec des jardins publics et des places immenses ornées de fontaines et de monuments au lyrisme pompier.

Si cette politique volontariste d’étalement urbain a marginalisé les centres anciens, devenus comme des villages au milieu des villes, elle a par ailleurs contribué à leur conservation. Boukhara, la ville oasis traversée de canaux, a conservé nombre de ses médersas, ces anciennes universités religieuses. La ville en aurait compté près de trois cents. Et nombre de mosquées également, sans compter les caravansérails et les coupoles de commerce qui couvraient les croisements des rues principales du bazar. Boukhara était un des lieux de commerce les plus importants de toute l’Asie centrale.

Aujourd’hui, Boukhara est une ville vivante et animée. Autour de son centre historique, elle abrite plus de 300.000 habitants, ce qui en fait la quatrièle ville du pays. Son économie est basée sur la culture de céréales et de coton, et elle possède la plus importante raffinerie de pétrole du pays. Samarcande est fière de son passé de capitale du plus vaste empire jamais rêvé, celui d’Amir Timour, notre Tamerlan, qui aurait dit pour justifier la mégalomanie de certaines de ses constructions :

« Si quelqu’un doute de notre force, qu’il vienne voir nos constructions. »

Les arcs d’entrée de ses mosquées et de ses médersas sont les plus hauts, ses coupoles les plus audacieuses. Au centre de sa ville, au croisement des six rues principales, la place du Registan encore entourée sur trois côtés par les façades à étage, les minarets bariolés et les coupoles bleues de ses médersas, constamment rénovées, restant un des plus beaux ensembles d’architecture. Tamerlan avait rêvé pour lui-même une modeste crypte qu’il avait fait préparer dans sa ville natale. C’est sous la coupole nervurée de l’impressionnant Gour Emir qu’il repose désormais avec les membres de sa famille.

La cour de la mosquée Tilla Kari, à Samarcande, est un jardin planté d’arbres. Tout autour, abritées sous les arcades ornées de majoliques, les portes basses des anciennes cellules d’étudiants ouvrent aujourd’hui sur des échoppes d’artisanat. A la lumière de l’unique ampoule suspendue à la voûte, le boutiquier déballe sur le sol les riches étoffes brodées, les suzanis chamarrés, les soieries de couleurs… Parfois son visage se fend d’un large sourire sur ses cinq belles dents dorées.

A l’Ouest du pays, la citadelle de Khiva est toujours entourée de ses remparts de terre qui ondoient et semblent gonflés comme des outres pleines. Cette ville-musée, patiemment restaurée, entre autres avec l’aide de l’Unesco, est un labyrinthe de médersas et de mosquées, de palais aux galeries ciselées de bois et de majoliques. Elégant mélange d’algèbre et de religions.


Statue d’Al Khorezmi, à Tachkent.

Dans l’Islam médiéval, science et religion faisaient bon ménage. L’enseignement était dispensé dans les médersas, véritables institutions qui formaient l’élite intellectuelle et religieuse du pays. Au IXème siècle, Boukhara était devenue l’un des centres culturels et intellectuels du Maveramah en même temps que le foyer de cultures arabe et perse. Al-Khorezmi, mathématicien, célèbre pour ses traités d’algèbre, aurait laissé son nom à l’algorithme moderne. Avicenne (Ibn Sina), philosophe, médecin et poète, est né en 980 à une centaine de kilomètres de Boukhara. Son contemporain, Al-Birûni, mathématicien, astronome, mais surtout géographe et cosmographe, voyagea d’Iran en Inde et travailla beaucoup en Asie Centrale, notamment sur ses célèbres tables astronomiques. Omar Khayyâm, savant et poète persan du XIème siècle, est plus célèbre aujourd’hui pour ses poésies aux relents pessimistes et blasphématoires (poèmes au vin, homosexuels, laudatifs, etc.…) que pour ses travaux d’astronome et de mathématicien. Les plus grands érudits du monde musulman étudient et enseignent dans les deux cent cinquante madrasas de la ville. Les étudiants arrivent d’Arabie, d’Irak et même d’Espagne pour apprendre dans l’une des plus grandes bibliothèques du monde musulman. La perle d’Orient rayonne dans tout l’Occident.

Le pays se trouve également au carrefour des cinq grandes religions mondiales avec les vestiges du Bouddhisme à Termez dans le sud, de nombreux temples orthodoxes, les synagogues de Boukhara, de Samarcande et de Tashkent, et les nombreux sites sacrés pour l’Islam qui classent l’Ouzbékistan en seconde position après l’Arabie Saoudite. Les Ouzbeks sont aujourd’hui à 85% musulmans, mais la pratique quotidienne de l’Islam y est vécue avec modération. Pas d’appel à la prière du haut des minarets ni de pression sociale pour la pratique du jeûne en période de ramadan. Une laïcité de façade. Les bulbes des églises orthodoxes ont été apportées par l’impérialisme tsariste mais la période soviétique a fait avancer la société sur certains points essentiels, comme l’égalité entre hommes et femmes que personne ne semble vouloir remettre en question.

Kokand, Ferghana, Tachkent, Samarcande, Boukhara, Khiva… c’est par ces villes-étapes d’une des branches de la Route de la Soie que transitaient toutes les richesses du monde. Cette route était parcourue de prêtres des différents courants religieux, d’ambassadeurs, de commerçants chargés de soie, de jade, d’épices, ou d’ambre. Le soir, dans les caravansérails, d’étranges histoires se racontaient, mêlant mythes antiques, peurs ancestrales et légendes. Plusieurs témoignages de cette épopée nous sont parvenus, dont le premier ouvrage rédigé par Marco Polo, plus ambassadeur que commerçant, qui racontait les aventures d’un marchand occidental sur cette voie commerciale. Cette expérience fit école.

Un demi-siècle plus tard, le marchand florentin Francisco Balducci Pergolotti écrivait un guide pratique à l’attention des commerçants se rendant en Chine. Si les commerçants ne faisaient qu’une partie du chemin, des émissaires royaux, des explorateurs ou des missionnaires entreprenaient de longues expéditions qui duraient plusieurs années, certains consacrant une partie de leur vie à un seul voyage, tel le voyageur arabe Ibn Battuta qui, au début du XIVème siècle parcourut le monde pendant plus de trente ans. Tels aussi Clavijo, Schuyller, Ella Maillart, Elkan Adler, et bien d’autres…

Les conquérants de l’Asie centrale ont tour à tour détruit ou bâti empires, villes, civilisations alors que les peuples se mélangeaient au rythme des migrations dans un « melting pot » de croyances religieuses, de langues et de cultures.

Alexandre le Grand se rendit maître de l’Egypte, de l’Asie Mineure puis de la Perse achéménide en 330 av. J.C. L’empire perse unifia alors tout l’Orient connu, du Nil au Syr Daria. De l’autre côté du toit du monde, la Chine entamait ensuite son inexorable expansion vers l’Ouest.

C’est au milieu du second siècle avant notre ère que les deux mondes se rencontrèrent. A cette époque, les Xiongnu, des huns nomades fort belliqueux, mordirent la frontière de la Chine. Wou-Ti, empereur de Chine, envoya en 140 av. J.C. un émissaire, Tchang-Kien, négocier un accord avec les Barbares. Capturé à deux reprises par les Huns dans la Vallée de Ferghana, celui-ci ne rejoignit la Chine que treize ans plus tard, après s’être informé de possibles routes commerçantes. Cette ambassade marqua le début de l’expansion chinoise en Asie centrale et des échanges commerciaux de la Route de la soie.

Au VIIème siècle, la conquête arabe s’étendit vers l’Asie Centrale. Elle brisa l’hégémonie chinoise sur les bords de la rivière Talas. Elle fut suivie au XIIIème siècle de l’invasion mongole menée par Gengis Khan, qui s’empara de Samarcande et de Boukhara. Descendant de Gengis Khan, Tamerlan bâtit au XIVème siècle un immense empire qui allait de Moscou à Delhi, de Bagdad aux abords de la Mongolie. Souverain de la Transoxiane et seigneur de Samarcande, outre d’être un brillant stratège, il fut un fin promoteur et protecteur des arts et des sciences. Oulough Begh, son petit-fils, lui succéda. Plus passionné d’astronomie que de guerre, il consacra Samarcande comme capitale de la culture et de la science au XVème siècle.

Après ces grands conquérants, des khans ouzbeks s’installèrent à Khiva, à Boukhara et à Kokand, faisant de ces villes d’éternelles rivales. Au XIXème siècle, Rudyard Kipling appela la rivalité territoriale en Asie Centrale entre les Russes et les Britanniques « Le Grand Jeu », qui se termina par l’invasion de ce vaste espace par l’Empire russe des tsars, et ensuite par les Soviétiques jusqu’à l’indépendance de chaque pays, le 1er septembre 1991.

A la fin du XXème siècle, réélu à la présidence de la République Ouzbèke, Islam Karimov, ancien secrétaire général du parti communiste, fut au centre des rivalités politiques entre les U.S.A., la Russie et la Chine. Chacune de ses puissances convoitait les fantastiques réserves de gaz de la région et cherchait à s’imposer dans cette région stratégique, au Nord de l’Afghanistan. Ce nouvel état dispose aussi d’importantes ressources minières, de réserves en or et en pétrole, gaz et uranium. Malgré l’assèchement de la Mer d’Aral, l’agriculture reste encore très variée : le coton et les mûriers pour la soie, mais aussi quantité de légumes et de fruits, dont plus de cent variétés de raisins. 

Les chameaux de Bactriane et les chevaux de Ferghana ne sont plus les vaisseaux du désert qui faisaient la renommée des antiques routes caravanières. Ce sont  les camions qui déboulent sur les routes mal goudronnées d’Ouzbékistan et transportent toutes sortes de marchandises. A la fin du XIXème siècle, le chemin de fer construit par les Russes a remplacé les antiques caravanes qui transportaient le coton vers l’Inde. Les commerçants préféraient le train et les longs trajets en bateau plutôt que de traverser les montagnes périlleuses d’Afghanistan sans aucun confort. Avec l’indépendance, ce pays, replié sur lui-même, sur ses richesses minières, pétrolifères et ses cultures, se désengagea lentement de l’héritage collectiviste. L’Ouzbékistan est fier d’être un pays en paix après plus de vingt-cinq ans d’indépendance. La Russie avait déjà aidée beaucoup ce satellite soviétique, notamment en matière archéologique. De nombreuses Mosquées, médersas, aryks, caravansérails ou autres monuments ont été réhabilités. Ce précieux patrimoine sert aujourd’hui le tourisme.

L’ouverture se fera-t-elle par le biais de ce champ d’action ? Financées par différentes organisations, dont principalement l’Unesco, des équipes d’archéologues ont mis à jour dernièrement le site bouddhique, la mosquée et la synagogue de Termez. Combien d’autres vastes chantiers pour des architectes intéressés pourront être ouverts grâce à cette nouvelle économie ? De nombreuses médersas sont déjà répertoriées comme libres à la rénovation dans le vieux Boukhara. L’ambassade d’Israël vient d’acheter l’une d’elles pour en faire un musée intitulé La maison de la mémoire, en hommage à l’importante communauté juive installée à Boukhara. Pour la période touristique, l’Ouzbékistan dispose d’un climat plus que favorable, avec huit mois de beau temps par an. 

L’Ouzbékistan est un pays étonnant au cœur de l’Asie centrale. Longtemps fermé au monde occidental et pourtant l’un des berceaux de la culture humaine ainsi qu’un carrefour du monde, ici vivent des peuples chaleureux et des monuments prestigieux : cités au passé glorieux, architectures aux mosaïques éblouissantes, sites archéologiques témoins d’une histoire où se succédèrent à travers les siècles conquérants implacables, bâtisseurs de génie, savants et poètes. Le promeneur peut vibrer à la magie de cette Route de la Soie qu’empruntèrent autrefois les caravanes chargées d’épices, de parfums et de tissus. Et ce n’est pas sans émotion qu’il visitera Tashkent, capitale du pays, Samarcande, l’un des plus anciens foyers culturels de l’humanité, Boukhara, célèbre pour ses trois cent soixante mosquées, ou  Khiva dont l’architecture unique n’a pas d’équivalent en Asie centrale. Il poussera peut être jusqu’à la Mer d’Aral, dont une immense partie a disparu. Mais pour les visiteurs juifs, ce sont surtout ses anciens quartiers juifs, et ses synagogues ou le Tombeau de Daniel qui attireront l’œil. Avec un bon guide, Samarcande, d’Amin Maalouf, ou La Route de la Soie de Luce Boulois, il suivra ainsi les traces des Juifs d’Asie Centrale…

Lire la suite :
2. Ouzbékistan, un carnet de voyage en Asie Centrale : Les Juifs d’Ouzbékistan

Si vous désirez aller plus loin :

Samarcande, d’Amin Maalouf, aux éditions Livre de Poche. 376 pages. 7,70€.
La Route de la soie, de Luce Boulois, aux éditions Olizane. 596 pages. 26,00€.
Asie centrale : transferts culturels le long de la Route de la Soie, aux éditions Vendemiaire. 992 pages. 32,00€.
Khiva, de Frederick Gustavus Burnaby, aux éditions Libretto. 208 pages. 10,00€.
Ouzbékistan : Samarcande, Boukhara, Khiva, aux éditions Olizane. 352 pages. 23,00€.

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