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2. Ouzbékistan, un carnet de voyage en Asie Centrale : Les Juifs d’Ouzbékistan

« L’Eternel ton Dieu, te prenant en pitié, mettra un terme à ton exil, et il te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels il t’aura  dispersé. Tes proscrits, fussent-ils à l’extrémité des cieux, l’Eternel, ton Dieu, te rappellerait de là, et de là même il irait te reprendre. Et il te ramènera, l’Eternel, ton Dieu, dans le pays qu’auront possédé tes pères, et tu le possédera à ton tour, et il te rendra florissant et nombreux, plus que tes pères.’’

Deutéronome 30, versets 3 à 5.

Pourquoi avons-nous toujours tendance à ramener tout à l’Occident. Sommes-nous obligés de penser que la Route de la Soie part de l’Occident vers la Chine, alors que c’est le contraire. Cela fait partie de notre imaginaire, et parmi les mots qui font encore rêver on compte l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Syr-Daria), la Bactriane, la Sogdiane, la Transoxiane, le Khorassan, la Parthie,  Alexandre le Grand, Roxane, Shéhérazade, Tamerlan, la Route de la Soie…

Pour ressentir cette sensation de flirter avec les héros bibliques tel le Prophète Daniel ou avec les personnages des Mille et une nuits, il faut quelquefois flâner dans le quartier Boukharien de Jérusalem, où le passé et l’avenir se confondent. C’est principalement dû à l’histoire du Rabbin Joseph Mamane, parti de Safed pour collecter des fonds au profit des quatre communautés saintes de Palestine. Il se donna pour mission de rejudaïser les juifs Boukhariens.

Mais celui qui parle encore le mieux de ce pays est sans doute Benjamin Ben David, dont les parents étaient nés à Boukhara. Son histoire est extraordinaire : né à Paris,  avec quarante deux familles juives boukhariotes, il a pu échapper à la déportation car le président de la petite association de « Djoughout » fit croire aux allemands que son groupe ethnique faisait partie d’une secte croyant à la loi de Moïse, sans être sémite sur le plan racial. Après examen par des savants de l’Institut des recherches raciales à Berlin, la requête de la communauté fut agréée. Sauvé, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale il monta en Israël et vit aujourd’hui au Kibboutz Hanita.

Un autre personnage nous relie de Samarcande à Cordoue : le poète Omar Hayyam, célèbre pour ces poèmes laudatifs ou ses libations au vin. Nous retrouvons ce grand genre de poésie dans les débuts de l’âge d’or d’Al-andalus, où l’on peut fréquenter ainsi Khisdaï Ibn Chaprout, Dounach Ibn Lavrat, Schmuel Hanagid et Yéhouda Halévy.

Après la dispersion des écoles babyloniennes, de nombreux juifs s’exilèrent dans différentes villes-étapes de la Route de la Soie, notamment Balkh, Merv, Khiva, Boukhara et Samarcande, puis au-delà jusqu’en Chine. Au XVIIIème siècle, les Jésuites, qui rencontrèrent les Juifs de Kaifeng, confirmèrent qu’un des rouleaux de Torah de cette communauté fut écrit sur une peau de mouton provenant de Boukhara.

Bien des voyageurs, juifs ou non-juifs, ou des auteurs, d’Elkan Nathan Adler à Rudolf Lowenthal et même jusqu’à Itzkhaq Ben Zvi, ont relaté dans leurs écrits l’apport de la langue néo-perse dans les régions courant entre la Transoxiane, l’Afghanistan, l’Inde et les frontières de la Chine, et plus particulièrement entre Samarcande et Boukhara. Ces deux grandes villes furent d’énormes étapes caravanières sur la Roue de la Soie. Rabinowitz déclarait avec certitude que le Khorassan, englobant toute cette région jusqu’au milieu de l’Afghanistan actuel, était la « Porte de la Chine ». Des fouilles archéologiques ont permis de découvrir des pierres tombales confirmant ainsi la présence de communautés juives parlant le perse en Afghanistan entre 1150 et 1300, et il est fort probable que ces juifs prenaient la route de Khorassan par le Khorezm et le Turkestan.

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale,  la communauté juive d’Ouzbékistan était divisée en deux parties : les Juifs Boukhariens et les Juifs ashkénazim venus de Russie et d’Europe Centrale.

A cette époque, la majorité des juifs d’Ouzbékistan vivait dans la capitale, Tachkent, où se trouvent encore deux synagogues. Les autres sont répartis  à Samarcande, à Boukhara, dans la vallée de Fergana, et quelques-unes éparpillés dans des petits bourgs et des villages. Après l’indépendance de ce pays en 1991, les Loubavitch s’installèrent à Tachkent et y créèrent de facto un Grand Rabbinat d’Asie Centrale. Malgré tout, l’indépendance ouzbek suscita une grande vague d’alyah. Les juifs de cette région du monde sont répartis dans les environs de Rehovot et de Jérusalem.

En Israël, les coutumes et traditions des juifs d’Asie Centrale sont préservées dans différents centres culturels, et notamment au Beit Hatefutsot (Musée de la Diaspora) à Tel-Aviv. Les relations politiques, économiques et culturelles entre l’Ouzbékistan et Israël sont chaleureuses et cordiales. Chaque année, de nombreux israéliens partent se recueillir sur la tombe du Prophète Daniel, à Samarcande. 

L’historien Boris Normatov rappelle que « Les Juifs de Samarcande servent d’ambassadeur au mausolée de Daniel depuis de longues années ».

Les Juifs d’Asie Centrale seraient les descendants des tribus de Juda et de Benjamin. Après la mort du Roi Salomon, Jéroboam fomenta une révolte contre Roboam, fils et successeur de Salomon. Jéroboam instaura un royaume indépendant comprenant dix tribus dont il devint le premier roi. Ainsi naquit le Royaume d’Israël, avec Sichem pour capitale. Les tribus de Juda et de Benjamin fondèrent alors le Royaume de Juda, dont la capitale fut Jérusalem. La tribu de Lévi n’avait pas de territoire déterminé mais elle devait se répandre, avec les Cohanim, dans toutes les grandes villes des hébreux.

Le Roi Sargon II détruisit le Royaume d’Israël et déporta sa population en 722 av J.C., à Babylone. Depuis cette date, le Peuple Juif recherche les traces des dix tribus perdues.

En ce qui concerne le Royaume de Juda, le 9 av 586 av. J.C., Nabuchodonosor donna l’ordre de détruire le Temple de Jérusalem. Le roi sumérien déporta ses populations à Ninive et à Babylone. Ce fut la fin de la dynastie davidique qui était au pouvoir depuis quatre siècles. Après la conquête de la Babylonie par les Perses, Darius autorisa les Juifs à rentrer en Judée. De cet exil ne revient alors qu’une partie des descendants des tribus de Juda et Benjamin, accompagnés par des Lévites et les Cohanim qui les avaient accompagné en déportation.

Selon d’autres historiens et auteurs, les Juifs d’Asie Centrale seraient les descendants de trois tribus qui avaient été dispersées une deuxième fois après la destruction de Jérusalem par Titus en 70 ap. J.C. Il ne fait aucun doute que des descendants des dix tribus d’Israël se fixèrent en Sogdiane, en Transoxiane et en Bactriane depuis la plus Haute Antiquité. Il semble que seules les tribus de Juda et de Benjamin préservèrent leur particularisme juif, le reste des enfants d’Israël se fondit dans les différents brassages de population de cette région, dus aux grandes invasions.

De nombreux voyageurs, juifs ou non-juifs, ont traversé l’Asie Centrale et ont décrit dans leurs relations de voyage les rencontres qu’ils ont pu faire avec les communautés juives. Très documenté, Isaac Ben Zvi, qui devait devenir le second Président de l’Etat d’Israël, a fait un récit complet sur l’histoire des juifs à travers les siècles sous le titre Les Tribus Dispersées. Il fait notamment l’historique de l’ancienneté de la communauté juive de Boukhara.

En Ouzbékistan, la population désigne les juifs sous le terme de jahudi isroel, « fils » ou « descendants d’isroel ». Les Juifs d’Asie Centrale vivent principalement dans les grandes villes de du pays, mais un petit nombre habite encore des villages. La majorité de Juifs du Tadjikistan, originaire d’Ouzbékistan installés dans les années 30, habitent à Dushanbe.

Il est très difficile de déterminer la population juive en Asie centrale car les recensements pendant la période soviétique ne les ont pas considérés séparément ; ils ont été habituellement inclus dans la population juive totale. La seule exception eut lieu en 1926. A cette date, il y avait 18.698 juifs dans les différentes républiques situées en Asie Centrale. En 1934, il y avait 24.000 juifs dans Ouzbékistan.

Les juifs d’Asie Centrale parlent une langue Judéo-Tadjik. Leurs origines ethniques sont indiquées par les différences phonétiques, lexicologiques et grammaticales qui contiennent de vieux éléments hébreux. Une influence russe est perceptible dans le vocabulaire. 

Il n’y a aucune source écrite sur l’arrivée des juifs en Asie centrale. Nul n’a laissé de preuve concrète sur leur pays d’origine. Cependant, de toute évidence nous  savons qu’au Xème siècle, un certain nombre de juifs vivaient dans le même environnement, en Perse orientale et dans la partie nord de l’Afghanistan. La tradition orale des Juifs d’Asie Centrale raconte  que leurs ancêtres sont venus de Babylone et sont passé par la Perse. Les historiens ont longtemps spéculé pour savoir si des Juifs s’étaient rendus en Asie Centrale avant la mort d’Alexandre Le Grand. Certains disent qu’ils sont arrivés dans cette région sous la dynastie Achéménide, entre le Vème et IVème siècle avant notre ère. Cette dynastie régna de l’Egypte au Khorezm, et donc avait sous son gouvernement plus de 90% des Juifs. Nous savons que des troupes Khorezmiennes prirent part à la guerre gréco-perse en 480 avant J.C. Le soldat Khorezmien Dargman avait des fonctions militaires dans la garnison juive de l’Ile d’Eléphantine, en Haute-Egypte. Il est donc fort possible que des commerçants juifs de cette région immigrèrent vers l’Asie Centrale.

Sous la dynastie Sassanide, outre la légende d’Esther et d’Assuérus, il y a eu l’histoire tout à fait réelle de Shushan-Dukht, épouse du roi sassanide Yazdigir Ier. L’historien russe S. Tolstov a eu connaissance d’une présence juive au Khorezm durant la période préislamique. Il a découvert que dans le Khorezm les chefs religieux au début du VIIIème siècle étaient appelés en arabe « Habr », ce qui signifie « érudit Juif » ou « Rabbin ». Dans l’Asie Centrale musulmane, son plus grand savant, Al-Biruni, lui-même originaire du Khorezm, décrit les religions connues dans cette région y compris le Judaïsme. Il ne fait aucun doute à la lecture des ses œuvres qu’il était en contact avec des informateurs juifs qui le renseignèrent sur les fêtes juives, sur l’Ancien Testament, sur les sectes juives de l’époque rabbinique : les Karaïtes, les Maladites, Les Maghribis et les Alfaniyya. Avicenne (l’Aristote de l’Est) aurait même été d’origine juive.

Abdallah Abou Al-Mukaddasi (al-Makdisi), historien et voyageur arabe du Xème siècle, mentionne les Juifs de Perse dans son livre Les bonnes divisions dans les pays à connaître. Dans un sous-chapitre, Description générale du Khorassan, il écrit que dans le Khorassan, il existe de nombreux juifs et seulement quelques chrétiens. Selon une tradition locale, il est dit que la première synagogue de Boukhara a été construite au VIIIème siècle. Sous les musulmans, les juifs sont considérés comme protégé, Dhimmis. Leurs faits et gestes sont limités, ils doivent porter des signes distinctifs sur leurs vêtements, ils ne peuvent porter d’armes et il leur est interdit de monter des chevaux. Outre certains artisanats spécialisés, les métiers traditionnels juifs étaient le commerce et la médecine. L’éminent philosophe et médecin Abdul Barakat Hibat Alla al-Baghdadi, mort en 1152, était un contemporain d’Omar Khayyâm.

Une tradition orale locale raconte que les Juifs ont pris part à la construction de l’aqueduc de Samarcande au XIIème siècle. Le livre de voyage du Moyen-Âge Les Voyages de Mandeville, daté de 1357, est un mélange de découvertes géographique et de fables. Il y est mentionné la présence de Juifs à Boukhara ainsi que dans les Montagnes près de la Mer Caspienne. Abou-I-Qasim Firdawsi, dans sa grande épopée écrite en Khorassien, confirme la présence d’une population juive importante dans cette région. Le poète Abou-i-Qasim Unsuri mentionne les Juifs comme constituant  une des quatre communautés religieuses sous l’égide de Mahmud Ghaznavi, maître d’une grande partie de l’Asie Centrale, de l’Afghanistan et de l’Iran. Moïse Ibn Ezra raconte : « Il y a à Ghazna environ 40.000 juifs, et dans d’autres endroits habités du Khorassan environ le même nombre’’. Des récits historiques au sujet de l’arrivée des Juifs à Samarcande et ailleurs en Asie centrale semblent contredire ce fait. Sous la domination mongole, les Juifs n’eurent pas de problème avec l’autorité gouvernante, bien que récemment convertie à l’Islam. D’ailleurs certains juifs firent carrière à la cour mongole, qui ne fit pas de distinction entre les Chrétiens, les Juifs et les Musulmans. Les nouveaux gouvernants étaient Chamanistes et étaient surtout hostile à l’Islam sunnite pour des raisons politiques. La migration est censée avoir eu lieu au XIIIème-XIVème siècle, certainement après la conquête mongole.

Au XVIIIème-XIXème, une autre migration a pu régénéré la population. Les juifs s’installèrent à Margellan au XIXème siècle, venant de Boukhara, et dans la vallée de Gissar au milieu du XIXème siècle. Une grande communauté des juifs d’Asie Centrale s’est établie à Jérusalem à la fin du XIXème, dans l’actuel quartier Boukhariot. En raison des réformes agraires effectuées par les autorités soviétiques dans les années 1920, d’autres se sont installés dans les campagnes, et beaucoup de fermes collectivistes ont été établies aux alentours des grandes villes.Un grand nombre de juifs vécurent heureux dans ces « phalanstères ».

En 1934, la population rurale juive dans Ouzbékistan dépassait le nombre de 4.500. Dans un autre recensement, qui a eu lieu dans les années 30, il a été constaté que 5.000 juifs ont immigré d’Ouzbékistan  au Tadjikistan.

Si vous désirez aller plus loin :

Samarcande, d’Amin Maalouf, aux éditions Livre de Poche. 376 pages. 7,70€.
La Route de la soie, de Luce Boulois, aux éditions Olizane. 596 pages. 26,00€.
Asie centrale : transferts culturels le long de la Route de la Soie, aux éditions Vendemiaire. 992 pages. 32,00€.
Khiva, de Frederick Gustavus Burnaby, aux éditions Libretto. 208 pages. 10,00€.
Ouzbékistan : Samarcande, Boukhara, Khiva, aux éditions Olizane. 352 pages. 23,00€.

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