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Le bestiaire de Rosa Bonheur s’expose au Musée d’Orsay…

Elle était née Bonheur : peut-on se figurer signe du destin plus transparent ? Et elle est fille de la peinture.

Née d’une musicienne et d’un peintre qui surent plonger toute leur progéniture dans le grand bain de l’art, elle est très jeune habituée au travail d’atelier, à l’élaboration de modèles et de règles, à l’observation des maîtres et des anciens. Rosa Bonheur enfant, un portrait réalisé par son père Raymond en 1826, la montre à quatre ans, une marionnette dans une main – donc encore enfant -, mais un crayon dans l’autre. Donc déjà artiste.

Mais le mère meurt très jeune, et, comme une sorte d’hommage ou de quête intime, la petite Marie-Rosalie choisit de se faire appeler Rosa, ainsi que l’appelait son père ; elle se place ainsi, elle-même et à tout jamais, du côté des fleurs et de la joie.

Elle aimait les femmes parce qu’elles apaisent, elle aimait les bêtes parce qu’elles se taisent. Donc elle passera sa vie à aimer une femme et à peindre des bêtes.

Ce qui importe chez Rosa Bonheur, ce n’est pas tant la facture : celle-ci est fréquemment classique, tant dans le choix des teintes et les atmosphères que dans l’usage des brosses. Et même, parfois, un brin désuète. L’important, ce sont les thématiques, et la façon de les traiter.

Dès 1845, et après le succès – déjà – de ses Deux lapins, réalisés en 1841 alors qu’elle n’a que dix-neuf ans, elle impressionne le Tout Paris et reçoit officiellement une commande impériale : ce sera Le labourage nivernais. La toile est de grand format, celui des paysages et des tableaux d’Histoire, et représente des bœufs attelés à la charrue qu’ils tirent avec peine tandis qu’ils sont aiguillonnés par des paysans : les sillons paraissent rudes et profonds, les muscles sont tendus, et, en plein centre de la toile, un bœuf regarde le spectateur comme pour le prendre à témoin du fait que toutes ses souffrances sont dues à son appétit de consommateur.

L’effet, bien sûr, est immanquablement émouvant même s’il semble appuyé : après tout, le cinéma hollywoodien dans son ensemble est fait de ce genre de procédés.

Tout de suite après, Rosa Bonheur va s’attaquer à un grand sujet. Ce sera Le marché aux chevaux de Paris. Peindre les chevaux dans un aussi grand format, la petite parisienne le sait, c’est s’attaquer à ce qui fit jadis la gloire de Delacroix ou de Géricault. Mais elle va le faire : même format, même emphase, même audace. La différence avec elle, c’est que, juchés sur les bêtes au crin hérissé, il n’y aura ni Napoléon, ni héros : les garçons d’écurie sont bien patauds et peinent à retenir l’élan musculeux des cavales rétives.

L’homme n’est pas le sujet. A de très rares exceptions près, l’homme ne sera jamais le sujet de Rosa Bonheur.

Très vite, donc, la renommée lui échoit, comme un dû. Et elle devient une sorte de « Georges Sand de la palette », symbole de la lesbienne et de la féministe, incarnation de la liberté d’être et de penser : ce qu’on ne nomme pas encore à l’époque une « icône ».

Puisqu’elle est riche et célèbre, elle s’achète un château, à quelques distances de Paris, By, dans lequel elle pourra loger la femme de sa vie, pas mal d’amis, sa propre mère, et beaucoup, mais alors beaucoup, d’animaux. Ce qu’elle veut, c’est être proche des bêtes, de toutes les bêtes : chiens, chats, moutons, chevaux, et même lions ! Elle veut les voir, les côtoyer, les aimer, les aider, et les peindre !

Chez Rosa Bonheur, la bête est douce mais jamais mièvre, elle est tendre mais néanmoins puissante. Qu’elle soit mouton ou lion, chien de compagnie ou chat sauvage, la bête est toujours considérée et montrée comme l’évidence d’une force brute et compacte, l’affirmation d’un ailleurs de l’humain, rugueux et vif. Elle est, massive, respectée, vivante.

La plupart du temps, dans nos sociétés, la bête subit ou bien elle se résigne, elle grogne ou bien se cabre, elle accuse. C’est qu’elle est « l’autre » de l’Homme, cette part d’inconnu que le civilisé, du haut de ses certitudes, se croit autorisé à s’approprier, comme on le fait de l’esclave, de l’inférieur, du faible, et… de la femme.

Alors, inlassablement et jusqu’à son dernier souffle, Rosa Bonheur peindra ce destin des bêtes, sauvages ou domestiques. Jusqu’à cette grande toile qui restera inachevée, Chevaux sauvages fuyant l’incendie, sur laquelle des mustangs à peine esquissés traversent l’espace en direction du spectateur, comme pour obtenir enfin leur liberté…

Rosa Bonheur : que du bonheur !

A signaler également que, comme à son habitude, le musée d’Orsay propose un excellent parcours ludique à destination du jeune public qui leur permet de découvrir une œuvre facile d’accès, et qui possède toutes les chances de plaire.

Rosa Bonheur, jusqu’au 15 janvier 2023 au Musée d’Orsay.

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