Et aussi sur Cultures-J.com

« Rouge » : lorsque le talent devient du marketing, et l’art de l’argent…

Il y a d’abord sa présence à lui, Niels Arestrup, dès le premier instant tangible, fulgurante, électrique. La pièce n’est pas encore commencée, la salle toujours éclairée lorsqu’il paraît sans même avoir l’air de s’en soucier, à la façon d’un régisseur venu essorer d’un geste agacé une brosse laissée à tremper dans un seau de peinture rouge.

Et aussitôt le silence se fait, attentif, respectueux, lourd. Le silence est déjà du Niels Arestrup…

Vêtu d’une ample blouse noire qui contraste avec la chevelure blanche, il arpente la scène du Montparnasse comme un grand fauve en attente de sa proie. Niels Arestrup, c’est l’ogre des légendes venu errer sur une scène parisienne pour y brutaliser le texte de John Logan, et ce rôle écrasant de Mark Rothko. C’est l’un de nos tout derniers monstres sacrés.

Il est rejoint enfin par Alexis Moncorgé qui, lui, a besoin d’un bon quart d’heure, d’une bonne dose de courage et d’un sacré talent pour se hisser à la hauteur de l’avaleur de planches qu’est Arestrup.

La pièce est tout du long scandée par des éclats d’orage et des bribes de symphonies, comme si la nature et la musique présidaient à ces éclats de voix, d’art, de peurs et de peinture rouge. Et la scène est traversée, marquée, cadrée (parfois limitée) par des tableaux du maître descendus des cintres, comme autant de fulgurances de couleur, d’affirmations de tragédies, de présences du mythe.

Et qu’y voit-on ? C’est ce que demande Rothko, au tout début de la pièce, s’adressant à la fois aux spectateurs et à Ken qui vient se présenter dans son atelier pour œuvrer sous ses ordres. On y voit du rouge, bien sûr, mais ce rouge est aussi du noir. Et la pièce toute entière narre cette lutte du rouge et du noir. Non pas comme des symboles, mais comme la vérité crue d’un univers. Non plus comme des mythes romantiques, mais comme des réalités amères, vécues dans les chairs et dans les blessures.

La pièce raconte les errances d’un vieux maître cynique et désabusé, las du monde parce qu’il a trop cru en l’art, et qui livre à son employé-émule-admirateur-ami les écorchures de son credo intime. L’homme est usé, intimement, et il va devoir laisser l’espace, au plein sens du terme, au jeune homme intuitif et créatif qui lui fait face, qui l’affronte. Il le fera après un débat d’idées des plus denses et des plus fulgurants.

Rouge, la pièce de John Logan, dans la très somptueuse mise en scène de Jérémie Lippmann, c’est aussi l’histoire de l’art au 20ème siècle. C’est l’histoire de cette transition pénible des décennies soixante, soixante-dix, lorsqu’on a abandonné les préoccupations purement esthétiques pour ne plus s’intéresser qu’au marché. Lorsque le talent s’est fait marketing. Lorsque l’art s’est décliné en argent. Cette transition brutale dont nous sommes encore aujourd’hui les héritiers.

Et c’est pourquoi le vieux Rothko, amer et désabusé, se prend à hurler son désespoir d’artiste à ce jeune homme, représentant d’une mode picturale qui n’est pas une mode de plus, mais la négation même de l’art, le tout sur les premiers accords obsédants du Paint it black des Rolling stones.

Rouge, actuellement au théâtre Montparnasse.

Si vous désirez aller plus loin :

Rothko, de Jacob Baal-Teshuva, aux éditions Taschen. 96 pages. 9,90€.
La réalité de l’artiste, de Mark Rothko, aux éditions Flammarion. 304 pages. 11,00€.
Écrits sur l’art. 1934-1969, de Mark Rothko, aux éditions Flammarion. 262 pages. 10,00€.

Partagez vos impressions

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.