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« The Humorist », ou l’art de faire rire sous l’autoritaire régime soviétique…

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Sur une plage de Lettonie soviétique, en plein mois d’août 1984, un gamin se présente dans le champ d’une caméra amateur et le père-cinéaste ordonne au gamin, sans aucun ménagement, de raconter une histoire drôle, façon, sans doute, de détendre l’atmosphère et de faire rire, plus tard, la famille.

Le gosse commence son histoire mais il est interrompu par l’irruption, en plein ciel, d’un engin volant qui va s’écraser à l’horizon : c’est le module complémentaire d’un vol spatial soviétique…

Un gamin, l’autorité, le rire imposé et la virulence du ciel, tout est dit dès la séquence d’introduction. Nous sommes sous l’ère soviétique, dans les dernières années de vie de celle-ci, Tchernenko, le secrétaire général du Parti est à l’hôpital, mourant à petit feu d’un cancer généralisé, le vol spatial Topaz 11 vient de s’achever en réussissant à ramener sur Terre ses trois occupants, et Boris Arkadiev se doit de poursuivre ses cycles de concerts et festivals, bon gré mal gré.

Boris Arkadiev est humoriste, c’est son métier, c’est son gagne-pain. Tout le monde lui en est reconnaissant : le public le remercie et le félicite ; l’un des cosmonautes, durant le vol, le réclame pour une représentation exceptionnelle par micros interposés ; même le KGB loue ses services pour égayer, plus ou moins, une soirée d’anniversaire. Tout le monde, oui, sauf son ado de fils, pour qui le métier de son père n’est qu’une dérision. Et puis également : lui-même. Car Boris Arkadiev ne se rêvait pas humoriste, il aurait voulu être écrivain, et, en tout et pour tout, il n’aura réussi, sa vie durant, qu’à écrire un seul et unique roman, sans le moindre succès.

Son fils le méprise, lui-même se méprise, mais voilà, dans l’univers socialiste soviétique, le tout est de survivre, surtout pour les artistes, et surtout pour les artistes juifs, ce qui est le cas de Boris Arkadiev.

Il est payé, et plutôt bien payé, pour faire rire les autres. Oui, mais lui, Boris Arkadiev, qui donc pourrait le faire rire ? Il est juif mais il ne croit pas plus au D.ieu des juifs qu’à celui des orthodoxes. Il est donc parfaitement décontenancé lorsqu’on lui demande, à brûle pourpoint, ce qu’il demanderait à D.ieu s’il lui était donné de le rencontrer. Sa réponse, réfléchie, après avoir tenté un instant de tourner les choses à la dérision comme il le fait habituellement, c’est : « Est-ce que je mérite d’être aimé ? » C’est une réponse de dépressif, ce qu’il est au fond de lui-même, fondamentalement, lui, le clown triste, l’amuseur traumatisé, Mister Bean sans envergure, Buster Keaton au pays des soviets.

L’univers à son entour est sinistre et glacé. C’est un monde quasiment irréel, à la fois très détaillé dans les costumes et les décors mais en même temps suffisamment généraliste pour pouvoir correspondre à d’autres temps, d’autres dictatures, d’autres pouvoirs, un monde dans lequel l’effroi c’est de voir débarquer chez soi deux hommes en imperméable moche qui vous emmènent sans prendre la peine de préciser où.

Et puis ce film pose le problème du rire. Le rire sous le régime soviétique existait, les autorités en mesuraient la nécessité et, en gros, préféraient le voir s’exprimer tout en le censurant que de l’interdire totalement. Il s’agit de savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. On peut évoquer l’Afghanistan, certes, mais pas trop. On peut parler de l’état de santé du Secrétaire général du Parti, mais en termes voilés. On peut frôler le racisme, par exemple en traitant de singe un dirigeant africain, mais il ne faut pas aller jusqu’à donner au même singe le second prénom de Lénine. Quand même ! On peut rire de (presque) tout, mais on court toujours le risque de ne plus faire rire, de ne plus être aimé, ainsi que le redoute Boris Arkadiev.

Il est amusant de constater que ce  film trouve un écho étonnant dans notre pays où un dessinateur de presse vient d’être licencié pour n’avoir pas su garder ses distances vis-à-vis de ce qui ne fait plus rire. Comme quoi, le régime soviétique était loin de détenir l’exclusivité du contrôle sur le rire.

The Humorist, de Michael Idov.

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