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« Trahisons » d’Harold Pinter : une parodie machiavélique du vaudeville…

Tout commence par le sol lisse et le mur blanc d’une salle dans laquelle Jerry et Robert s’affrontent au squash : ils sont, l’un pour l’autre, le meilleur ami, bien que l’un soit le mari et l’autre l’amant de la même femme.

Après quelques échanges, ils s’enlacent et se congratulent comme si, au final, tout de la situation, de la vie, de la réalité, n’était qu’une partie de squash. Ainsi, souvent, chez Harold Pinter, on se déchire en s’adorant, on s’agresse sans trop vouloir faire mal pour autant, on se tue en compatissant.

Ils évoluent dans un univers artistique et mondain : Emma dirige une galerie d’art, Robert est éditeur, et Jerry son agent artistique. Leurs vies possèdent toutes les apparences de la réussite : les femmes sont belles et intelligentes, les enfants grandissent bien malgré les petits bobos inévitables, et l’on boit abondamment sans trop savoir ce qu’on cherche à oublier. A moins que ce ne soit pour guérir d’un virus trop malin.

Et tout ce splendide univers blanc va, peu à peu, au fur et à mesure que se déroule le mécanisme délicat de la pièce, s’encombrer d’un mobilier aux couleurs de peintures baroques ou fantasques. Les meubles s’entassent sur le plateau, ainsi que les manteaux qu’on s’arrache puis qu’on oublie, et les verres à moitié vides qu’on abandonne sur un coin de table. Tout ceci comme autant de traces d’un monde qui s’épaissit, se densifie, se complexifie pendant que les personnages nous présentent leurs moments d’existence dans une chronologie inversée : retour aux origines.

D’où vient donc cette crise de couple ? D’où vient l’adultère ? Comment tout ceci est-il possible ?

Le monde prend des couleurs violentes, et les ombres s’allongent sur les murs, comme dans un film expressionniste, comme si l’inéluctable était à l’œuvre dès le début, comme si l’on ne pouvait jamais tout à fait sortir de la logique de sa classe sociale et de son histoire.

Harold Pinter reprend ici les codes du vaudeville bourgeois, mais il les manipule et les pervertit : l’amant ne sera jamais heureux avec sa maîtresse, uniquement parce qu’ils n’ont, l’un et l’autre, aucune imagination. Ils se contentent de reproduire, ailleurs, d’une autre manière, les codes du couple le plus conformiste : madame fait la cuisine tandis que monsieur revient d’une promenade au square, et s’étonne que madame boive de la vodka pour le déjeuner.

Au final, rien n’est plus banal et sans grâce que l’adultère bourgeois. Tromper, ce n’est jamais que se tromper soi-même. On a souvent pensé que Trahisons était une pièce aux résonances autobiographiques, Pinter savait le poids que représentait la trahison dans le couple, celui du malaise existentiel porté à son paroxysme.

La mise en scène de Michel Fau accentue, avec élégance, l’aspect vaudevillesque de la pièce, et le choix de Roschdy Zem, habitué des polars noirs, donne une dimension supplémentaire à cette pièce forte.

Trahisons, actuellement au théâtre de la Madeleine.

Si vous désirez aller plus loin :

Trahisons, Hot-house, Un pour la route et autres pièces, d’Harold inter, aux éditions Gallimard. 280 pages. 21,50€.
No man’s land, Le monte-plats, Une petite douleur, Paysage… Dix sketches, d’Harold inter, aux éditions Gallimard. 216 pages. 21,00€.
L’amant, Le gardien, d’Harold inter, aux éditions Gallimard. 192 pages. 18,90€.

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