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« Would you have sex with an Arab ? », de Yolande Zauberman

Aujourd’hui, 12 septembre, sort dans les salles de cinéma le documentaire de Yolande Zauberman : Would you have sex with an arab ? Coucherais-tu avec un Arabe ? Coucherais-tu avec un Juif ? Voici les questions que Yolande Zauberman, scénariste et réalisatrice française, juive ashkénaze, a choisi de poser à un groupe de jeunes lors d’un voyage en Israël.

would you have sexBien entendu, la phrase change selon l’interlocuteur, mais plus important, les réponses changent aussi. Il est surprenant de constater la variété des avis capturés par la petite caméra que la réalisatrice porte sur elle. Multiples, différentes, inattendues, sont en effet les réactions de l’échantillon interrogé. Et si j’emploie un vocabulaire spécifique à la sociologie c’est justement pour montrer que ce documentaire, de par son caractère expérimental, s’apparente fortement à une enquête de terrain. L’équipe du film, doublement primé lors du 68ème Festival International du Cinéma de Venise, composée de Yolande Zauberman, Selim Nassib (son) et Elarit Leder (lumières), travaille donc à partir d’une méthodologie proche de celle utilisée par les ethnologues en créant une atmosphère de confiance afin d’instaurer une sorte de complicité qui facilite l’interaction entre ceux qui tournent et ceux qui sont filmés. A ce propos, Yolande Zauberman parle d’une « espèce de microclimat visiblement agréable pour les autres ». Ainsi, les rapports de forces sont gommés et les échanges se font de manière directe et efficace. Par conséquent, rares sont ceux qui refusent de répondre à ce trio. La curiosité semble alors vaincre l’embarras, certainement généré par une question touchant, non seulement à la vie privée, mais aux habitudes sexuelles, de ceux qui se trouvent par hasard dans la ligne de mire de la documentariste.

Si les jeunes (et le moins jeunes) enquêtés deviennent, le temps d’une question, acteurs par hasard, il n’y a rien d’imprévu quant aux choix spatio-temporels. Pour s’assurer du bon déroulement des prises, l’équipe décide de limiter son champ d’action à Tel Aviv et, plus précisément, il s’agit de filmer les jeunes dans le contexte de la vie nocturne. Ce n’est donc pas une coïncidence si le périmètre est circonscrit à la ville la plus divertissante de la région, dans des quartiers actifs, au moment où les jeunes sortent s’amuser. « La » question est alors habilement posée dans un contexte déjà assez détendu, voire désinhibé, par la musique, l’alcool et l’ambiance. En somme, c’est le cadre idéal pour que les langues se délient et que l’on puisse aborder le thème de la sexualité.

Cependant, la géographie est parfois insuffisante, et la confrontation, jamais violente, peut se révéler difficile. Par moments, la tension est palpable et remplace la bonne humeur ambiante. Comment l’explique-t-on ? Il faut aller au-delà de l’apparence simpliste de la question pour en comprendre toute sa portée. L’interrogatif ne concerne qu’en partie la sexualité et prend en compte de manière beaucoup plus importante un autre tabou, celui de la mixité. Par extension, le documentaire soulève la problématique du conflit et des stéréotypes qu’il produit. Il s’agit de comprendre, à travers une enquête sur les rapports sexuels, quelles sont les relations entre ces deux peuples, ces deux religions, en conflit permanent depuis plus de soixante ans.

Par sa question, la réalisatrice s’attaque à son tour à une autre question, entravée par un système de règles silencieuses, de non-dits, la seule réalité à propos de laquelle ces deux groupes semblent s’accorder, c’est-à-dire l’union (physique ou sentimentale) entre Arabes et Juifs. Tacite, cet accord dans le désaccord est le paradoxe qui rend ce documentaire intéressant et original.

Encore une fois, il est nécessaire de se concentrer sur les enjeux sous-jacents du film pour éviter d’en rester à son apparence caricaturale. A première vue, demander à un Israélien s’il coucherait avec un Palestinien, et vice-versa, relève de l’inutile provocation ou serait un moyen d’attirer l’attention médiatique sur le produit filmé. Faux. Au contraire, il s’agit de changer de point de vue, d’adopter une manière autre que celle utilisée d’habitude pour analyser le conflit israélo-palestinien. Certes, Yolande Zauberman fait un choix peu anodin, mais que fallait-il attendre d’une femme qui pendant plus de dix ans a travaillé avec le très talentueux Amos Gitai ?

Quand j’ai vu l’affiche j’étais curieuse. Après avoir lu le synopsis j’ai pensé à une blague. Puis j’ai vu la bande-annonce et j’ai ri. Enfin, j’ai assisté à la projection du film et j’ai arrêté de rire.

Malgré certains passages très drôles, je me suis rendue compte que les problématiques soulevées sont loin d’être ridicules. En salle, le spectateur est confronté aux stéréotypes, aux clichés, aux peurs. En somme, aux perceptions de deux groupes si proches et pourtant tellement éloignés. Les réponses des jeunes peuvent choquer ou, au contraire, surprendre. Certaines sont d’une violence exacerbée et d’autres sont à l’inverse très conciliantes. Si une fille dit : « Je les hais », un jeune homme peut répliquer : « Si la fille est belle…oui ! »

Plusieurs voix sont donc favorables à l’Amour, et non seulement à sa réalité physique, mais aussi à sa nature sentimentale, capable parfois d’escalader les murs.

Si Would you have sex with an arab ? n’est pas un film avant-gardiste d’un point de vue de la technique de tournage, pourtant il l’est bien grâce à son contenu. Yolande Zauberman raconte le conflit d’une manière inédite, elle rend accessible le drame sans le minimiser. Il s’agit d’une nouvelle façon de présenter l’actualité qui semble plutôt une nécessité, car d’autres œuvres contemporaines adoptent ce même parti pris. Je pense par exemple à Vanessa Rousselot qui dans son Blagues à part, avec une technique proche de celle utilisée par Yolande Zauberman, est partie en Palestine demander à tous ceux qu’elle croisait sur son chemin de lui raconter une blague. On retrouve le rire chez Sylvain Estibal, qui avec son Cochon de Gaza travaille aussi sur le paradoxe de l’accord dans le désaccord (dans ce cas il s’agit de la prescription alimentaire au sujet de la viande porcine) en abordant le sujet d’une manière peu commune.

Tous ces réalisateurs exploitent des clés de lecture inédites, ils proposent d’autres points de vue, sans pour autant prétendre à ce que ces instruments qu’ils exploitent à l’intérieur de leurs pellicules soient efficaces sur le terrain.

En d’autres termes, « on ne peut pas résoudre le conflit au lit », pour citer un des jeunes interviewés. Néanmoins, l’union d’un seul couple peut générer des initiatives telles que « Nevé Shalom – Wahat as-Salam » (« Oasis de paix »en hébreu et en arabe), un village entre Jérusalem et Tel-Aviv, où Arabes et Juifs vivent ensemble, où ils sont citoyens, égaux.

Would you have sex with an Arab ?, de Yolande Zauberman. En salles depuis le 12 septembre 2012.

Si vous désirez aller plus loin :

– Would you have sex with an Arab ?, le DVD.

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