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Les « harmonies colorées » de Paul Signac s’installent au musée Jacquemart-André…

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Paul Signac n’a jamais appris à peindre, mais il aimait le monde, la lumière, les amis, l’anarchie et la mer, les petits matins tendres sur le clapotis des flots et le soleil crépitant dans des cieux embrumés, cela suffit. Cela suffit pour vouloir, toute sa vie durant, rendre à l’univers ses couleurs.

A seize ans tout juste, il perd son père et ses repères. C’est la naissance d’une certitude : il ne sera pas sellier, comme papa et comme grand-papa, il sera artiste. Sa sueur ne coulera pas sur le cuir mais sur la toile ou le papier. Un temps, il hésite encore : peintre ou écrivain.

En 1880, c’est l’exposition Monet, et pour Signac le signe : il a la fibre colorée, le tempérament barbouilleur, l’âme dessinatrice. Il n’a pas vingt ans qu’il s’amuse à transformer sa palette — au sens strict — en œuvre d’art : une nourrice et un enfant, vus de dos, assis sur un banc dans un jardin qui pourrait être le Luxembourg. Le bas de la composition est du Monet, avec les jeux de lumière et l’ombre violette, le haut est déjà, si tôt, du pur Signac puisqu’il a étalé les couleurs qui se trouvaient sur la palette mais sans les mélanger, comme un grand éclat de rouge et de jaune qui figure le feuillage des arbres…

Signac est tout jeune quand il fait une rencontre déterminante, celle de Seurat, qui sera tout à la fois son ami et son maître. Avec lui, il se lance dans l’aventure étonnante du néo-impressionnisme, adoubée par Camille Pissarro qui leur permettra même de figurer dans la grande exposition de 1886.

C’est l’aventure du pointillisme qui, au final, va s’avérer une impasse mais qui aura le mérite de faire admettre cette vérité essentielle : l’art est une tromperie uniquement due au mécanisme de l’œil humain ; l’art est une illusion d’optique. Les tâches de couleur placées côte à côte donnent à l’œil l’impression d’un mélange subtil : plus les couleurs sont franches, plus elles paraissent subtiles. Autre mérite également, celui de faire regagner l’atelier. Ce travail minutieux, point à point, exige un temps de séchage entre deux couleurs, et ne peut donc être fait en extérieur, sur le vif.

Signac produit des études d’après nature, autant d’huiles rapides qu’on jurerait être « fauves » avant la lettre (Concarneau, calme du soir, 1891), et qui constituent ce qu’il appelle sa « documentation » ; puis il rentre dans l’atelier et œuvre à la composition finale. Ainsi, la peinture moderne, par l’intermédiaire de Signac, tend-elle la main à la peinture classique…

La mort de Seurat, en 1891, sera tout à la fois un drame et une renaissance pour Signac. Il juge utile de se lancer dans une œuvre d’envergure, Au temps d’harmonie, qui sera à la fois un prolongement de l’œuvre de Seurat et l’ultime avatar du pointillisme : trop grande, trop lourde, trop idéaliste, trop marquée, et, au final, refusée un peu de partout.

Signac quitte Paris pour s’en aller œuvrer dans un petit port de pêche à l’époque totalement inconnu par le commun des mortels : il invente Saint Tropez ! Et c’est là qu’il devient, au sens strict, le « vrai » Signac ; sans rien renier de sa passion pour Monet, ni de ses années d’apprentissage aux côtés de Seurat, il devient lui-même, tel qu’il se rêve, tel qu’il se veut.

La palette est toujours joyeuse, les couleurs toujours authentiques et franches, et surtout, surtout, elles ne se mélangent jamais, comme s’il fallait fuir, à tout prix, l’imprécis, l’indistinct, le cafouilleux.

Mais Signac passe du point au trait, il passe du sujet à la ligne, du concret jusqu’aux limites extrêmes de l’abstrait, marquant ainsi de son empreinte cette vaste conquête de ce qu’est la peinture moderne. Il reprend et amplifie la leçon de Monet, et il annonce celle de Matisse, puis la suite, toute la suite…

Les dernières années seront marquées par l’utilisation d’une nouvelle technique, celle de l’aquarelle, que Signac trouvera moyen d’utiliser de la même manière que l’huile : sans mélanger les couleurs, en donnant de l’ampleur aux lignes, en étant tout à la fois précis dans les détails et sensuel dans les évocations naturelles.

Signac, un magicien qui redonna les couleurs au monde. Qu’on en juge par ses toiles vénitiennes : Venise comme personne ne l’a jamais vue, sauf Signac !

Signac, les harmonies colorées, jusqu’au 19 juillet 2021 au musée Jacquemart-André.

Si vous désirez aller plus loin :

Signac, les harmonies colorées, le catalogue de l’exposition aux éditions fonds Mercator. 160 pages. 34,95€.
Signac : au temps d’harmonie, d’Anne Distel, aux éditions Découvertes Gallimard. 128 pages. 16,30€.
Paul Signac, de Françoise Cachin, aux éditions Gallimard. 432 pages. 30,00€.

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