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« Bauhaus, un temps nouveau » : aux origines d’une école révolutionnaire

Lincoln, Massachusetts, 1963. Dans sa résidence du 68 Baker Bridge Road, Walter Gropius reçoit une journaliste du magazine Vanity Fair venue l’interviewer. Bien qu’il soit unanimement considérée comme le père du Modernisme et l’architecte le plus influent du 20ème siècle, Mrs Steed, en quête de révélations retentissantes, n’est pas là pour échanger autour de l’art…

Weimar, Allemagne, 1919. Dans un train qui l’emmène vers la Staatliches Bauhaus, école d’art, de design et d’architecture née de la fusion entre l’Ecole des Arts et de l’Artisanat et l’Académie des Beaux-Arts de la ville de Weimar, la jeune Dorothéa « Dörte » Helm fait la connaissance de Gunta Stölzl, qui rejoint l’école pour sa première année d’études.

Dès sa nomination en tant que directeur de la toute nouvelle « École du Bauhaus », Walter Gropius veut faire de l’établissement un symbole d’égalité des chances pour tous. Apolitique et athée, le Bauhaus accueille dans ses rangs aussi bien des hommes que femmes, des étrangers, des communistes ou des Juifs, tous bien décidés à faire de cette école le berceau d’un art nouveau.

Mais malgré le désir de Walter Gropius d’implanter une école d’art moderne au coeur d’une ville classique, et l’effervescence artistique qui règne au sein du Bauhaus, dans la conservatrice Weimar, berceau de la République de Weimar, les ambitions et surtout les excès des étudiants de la jeune école ne sont pas du goût de tous, et particulièrement de la baronne von Freytag-Loringhoven, membre influente du Comité Citoyen. Profondément conservatrice et antisémite, elle n’éprouve que mépris envers tant de liberté et de désirs de révolution culturelle. Trop de Juifs, trop d’étrangers, trop de femmes, trop de bolchéviques au Bauhaus…

Et les importantes manifestations dans la ville, qui vont mener à la mort de neuf de personnes et impliquer nombre d’étudiants aux idées communistes, vont constituer une véritable aubaine pour ces farouches opposants.

Walter Gropius ne tardera pas à en faire les frais, sa direction étant remise en cause par le ministère. D’autant que ses relations avec la jeune Dörte, qui suit certains de ses cours, ne passent pas inaperçus. Marié à Alma Mahler, veuve du fameux compositeur autrichien, on soupçonne en effet Walter Gropius d’entretenir une liaison avec sa jeune élève. Fait sur lequel est précisément venu enquêter Vanity Fair aujourd’hui…

Dès 1923, à la fois dans le but de mettre en place un enseignement plus “rationnel” et accompagner l’essor économique et industriel de l’Allemagne, les détracteurs du Bauhaus vont pouvoir se réjouir. De premières réformes vont y être instaurées : coupes budgétaires, suppression des cours d’architecture, exclusion des femmes de l’ensemble des ateliers à l’exception du tissage, et obligation pour l’école d’organiser une première « exposition du Bauhaus »… Un événement attendu par l’ensemble des élèves et des professeurs, mais surtout par ceux qui tablent sur un échec cuisant.

Malgré un excellent accueil et la venue sur place d’hôtes illustres comme Stravinsky ou Le Corbusier, dithyrambiques, l’aspect novateur de l’école choque une fois de plus les milieux académiques et bourgeois de la ville. Le budget du Bauhaus est de nouveau réduit, et l’école de Weimar fermera ses portes en 1925, son enseignement étant déplacé à Dessau.

L’arrivée au pouvoir du National-Socialiste en 1933 marquera la fin du Bauhaus. Considérant l’école comme le « berceau du bolchevisme culturel », elle sera définitivement fermée en juillet de la même année. 

« J’ai trouvé dans le Bauhaus l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré. »

Joseph Goebbels.

Tandis que leurs oeuvres sont détruites, élèves et professeurs prennent la fuite, principalement vers les Etats-Unis, mais également vers la Palestine Mandataire. A Chicago et à Tel Aviv notamment, ils vont faire renaître l’esprit du Bauhaus et poser les fondements des styles Moderne et International, livrant les plus beaux et les plus parfaits exemples d’architecture du 20ème siècle.

En 1934, Walter Gropius s’exilera en Grande-Bretagne, puis aux Etats-Unis en 1937, où il s’éteint en 1969.

Ces jeudis 5 et 12 septembre, la chaîne Arte nous a donc gratifié d’une nouvelle mini-série de six épisodes, Bauhaus, un temps nouveau, réalisée par Lars Kraume, qui nous avait déjà offert en 2016 Fritz Bauer, un héros allemand. Une multitude d’excellents acteurs jouant en décors naturels offrent aux téléspectateurs friands d’art moderne et d’architecture une plongée dans l’incroyable épopée de l’école du Bauhaus, de 1919 à la fermeture de l’établissement de Weimar en 1923.

Outre la relation supposée entre Walter Gropius et la jeune Dörte Helm, qui sert de fil conducteur à la série, Bauhaus, un temps nouveau fait admirablement revivre l’un des pans les plus illustres de l’histoire de l’art moderne, au fil duquel on croise Marcel Breuer, Vassily Kandinsky, Oskar Schlemmer ou Paul Klee, tous enseignant au Bauhaus, mais également certains de ses élèves, dont Johannes Ilmari Auerbach, Georg Muche, vainqueur du concours organisé en 1923 et qui aura en charge de bâtir, en quatre mois seulement, rue Am Horn, une maison-témoin révolutionnaire aujourd’hui classée au Patrimoine Mondiale de l’UNESCO. Sans oublier bien entendu Dörte Helm, maîtresse supposée de Walter Gropius à qui l’on interdira l’accès à l’art dès 1933 en raison de… ses origines juives.

Passionnant !

Bauhaus, un temps nouveau, à voir ou à revoir sur Arte.tv jusqu’au 3 décembre 2019.



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Si vous désirez aller plus loin :

Bauhaus, de Magdalena Droste, aux éditions Taschen. 400 pages. 40,00€.
Gropius, de Peter Gossel et Gilbert Lupfer, aux éditions Taschen. 96 pages. 10,00€.
Walter Gropius et le Bauhaus, de Giulio Carlo Argan aux éditions Parathèses. 224 pages. 18,00€.
Bauhaus Girls, de Patrick Rössler, aux éditions Taschen. 480 pages. 30,00€.
Tel Aviv : the White City, de Stefan Boness, aux éditions Jovis. 96 pages (bilingue anglais/allemand). 20,00€.
Bauhaus Tel Aviv : en architectural guide, de Nahoum Cohen, aux éditions Batsford Ltd. 320 pages (en anglais) 16,13€.
L’art dégénéré selon Hitler : la vente de Lucerne, 1939, de Jean-Patrick Duchesne, aux éditions Galerie Wittert / Collections artistiques de l’Université de Liège. 226 pages. 36,00€.
Lotte am Bauhaus, de Gregor Schnitzler. DVD (en allemand). 105 minutes.

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