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Escapade impressionniste au fil de l’Oise : musée Louis-Senlecq, musée Daubigny et musée Camille Pissarro…

On s’imagine souvent l’Impressionnisme comme une sorte de déflagration soudaine venue secouer la torpeur d’une peinture désuète et datée.

La réalité, bien entendu, est plus complexe. Et cette exposition subtile, bien conçue et agréable vient nous rappeler à quel point le chemin fut long de Meyssonnier à Monet, de Bouguereau à Renoir

Trois villes : L’ile Adam, Auvers-sur-Oise, Pontoise, et trois peintres : Dupré, Daubigny, Pissarro, et leurs amis, enfants, maîtres, élèves, proches, suiveurs, imitateurs ou admirateurs…

Une exposition au fil de l’Oise, au fil de l’eau, au fil des idées, à la façon des ces vagues qui se succèdent et se recouvrent l’une l’autre, tout à la fois de même nature et pourtant unique en leur genre. Un peu comme si chaque artiste reprenait le jeu, l’enjeu, le flambeau, là où le précédent les avait laissés.

L’Histoire, toute l’Histoire, est ainsi faite de successions assumées. Ni ruptures ni fractures, mais en permanence dans la filiation : ce que le nouveau doit au thème favori de l’un, au trait caractéristique de l’autre, à la couleur utilisée par ce troisième…

C’est l’école, le système éducatif qui imposera par la suite et de façon simplificatrice des dates, et des noms : l’art n’a pas de ces limites-là, il est fait de l’écume de ce qui précéda et de la senteur de ce qui suivra.

L’une des caractéristiques essentielles de l’Impressionnisme est le fait de peindre sur le motif, de sortir de l’atelier, d’aller voir dehors, plus près, la nature, la vie, le monde. Mais cette « sortie de l’atelier » ne se fit pas du jour au lendemain.

Jules Dupré, dans son Autoportrait de 1870, se représente facétieusement de dos, assis sur son pliant, en train de peindre pour nous un paysage luxuriant auquel il prête les apparences de l’académisme le plus désuet, bien loin de toute tentative d’impressionnisme. C’est que, si lui-même, comme son ami Théodore Rousseau, aime quitter l’atelier pour saisir quelque motif naturel, l’essentiel du travail se fait ensuite en intérieur : on sort chercher l’inspiration, on rentre pour retrouver la concentration.

Et lorsque, vers 1857-1860, Charles Edouard Elmerich représente son maître et ami Daubigny peignant dans sa barque, ce dernier, bien qu’à bord de son fameux Botin, une « barque-atelier » qui lui permet de peindre au plus près de son sujet — l’eau —, Daubigny est néanmoins affublé de la canne reposoir considérée alors comme totalement désuète : il est tout à la fois à la pointe du progrès, l’artiste peignant sur le motif, et en même temps représentant d’une peinture déjà dépassée.

Personne n’est jamais uniquement moderne, ou bien c’est que l’avenir seul décide de la modernité de telle ou telle méthode.

De la même manière, on a tendance parfois à imaginer que la peinture de paysage, un des sujets majeurs, est brutalement passée de l’imitation minutieuse à l’audace de la couleur qui transfigure. Comme si certains s’étaient contentés de peindre sagement, en attendant que Van Gogh vienne bousculer la réalité. Mais il n’en est rien.

L’œuvre de Jules Dupré, celle de Charles François Daubigny, sont traversées de fulgurances et d’intuitions : les cieux écorchés et la lumière tragique du Pêcheur de Dupré, ce splendide pastel sur papier marouflé de 1860, les reflets étonnants dans l’Oise que pratique Daubigny, sont comme autant de timides avancées vers ce qui sera, peu après eux, le cœur brûlant de l’Impressionnisme, La brouette dans un verger, de Pissarro.

Tous, paysagistes de talent ou de génie, reconnaissent leur dette envers l’ancêtre Corot qui, déjà, avait inventé l’imperceptible tache de rouge placée en plein milieu de l’ensemble vert pour guider le regard du spectateur et lui donner l’illusion d’une épaisseur feuillue. Corot, déjà, savait manipuler l’ombre et la lumière pour flatter l’œil et créer du volume. Il retournait son pinceau pour, à l’aide du bout du manche, travailler la matière colorée et la griffer jusqu’à ce qu’elle semble relief de vert et d’ombre, palpable et charnu, délicat et profond à la fois.

En art, les révolutions se préparent ainsi, par du travail et de la technique.

Ces trois expositions, qui n’en forment qu’une seule, nous convient à un voyage ; voyage de ville en ville, voyage d’années en années — de 1850 à 1883 —, voyage de conscience en conscience, d’âme en âme. C’est un voyage à travers l’Impressionnisme avant l’Impressionnisme, dans un temps où l’on se posait la question du sujet, de la façon, sans savoir qu’un jour le paysage se ferait décor, l’anecdote se ferait sensation et que le réel se ferait idéal. Tous ces gens œuvraient pour la beauté, chacun à leur manière…

Pourquoi l’Oise ? Ils furent nombreux à s’y retrouver : une question sans doute d’arbre et de nature, de verdure et d’odeurs, de cieux plus tourmentés et de forêts plus denses. Peut-être que pour chacun de nous, les expositions proposées représentent l’occasion de se la poser aussi, cette question.

Impressions au fil de l’Oise, jusqu’au 5 février 2023 et simultanément au musée d’Art et d’Histoire Louis-Senlecq de l’Isle-Adam, au musée Daubigny d’Auvers-sur-Oise et au musée Camille Pissarro de Pontoise.

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