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Le musée des Années 30 célèbre le paquebot « Ile-de-France »

A Boulogne-Billancourt, aux portes de Paris, le superbe Musée des Années 30 présente jusqu’au 10 février 2020 l’exposition L’Art Déco, un art de vivre. Le paquebot Ile-de-France. Une invitation au voyage sur la fameuse ligne transatlantique Le Havre – New York, et une immersion dans l’univers raffiné et luxueux de cette vitrine française de l’Art Déco.

Plus méconnu que ses homologues Titanic, Queen Mary ou France, l’Ile-de-France, né sur les chantiers nazairiens Penhoët pour la Compagnie Générale Transatlantique fondée par les frères Pereire, devait être l’ambassadeur de la France, de sa gastronomie et de son art de vivre, ainsi qu’une ode à la région-capitale de laquelle il tire son nom. Un défi qu’il releva très haut-la-main durant plus de trois décennies.

Trois décennies au cours desquels l’Ile-de-France sera un atelier pour nombre de peintres, sculpteurs, décorateurs ou architectes qui vont signer, au gré de ses différents réaménagements, la décoration intérieure des différents espaces : Jean Dunand, Paul Landowski, Jules Leleu, Jacques-Emile Ruhlmann, André Fréchet, directeur de l’école Boulle, sans oublier René Lalique, qui va créer les 160 luminaires de la salle à manger de la première classe. 

Si le navire fit sa traversée inaugurale en juin 1927, dès 1925 il sera mis à l’honneur, et cinq des huits suites de luxe vont être présentées aux quelques six millions de visiteurs de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, qui s’est tenue d’avril à octobre à Paris. Des suites nommées Fontainebleau, Versailles, Saint-Germain, Compiègne, Chantilly, Beauvais, Noyon ou encore Senlis et dont on retrouve aujourd’hui dans l’exposition quelques éléments, parmi quelques 350 pièces présentées : mobiliers en bois et tissus précieux, luminaires, argenterie, objets du quotidien, lithographies, dessins, ainsi que de très nombreuses photos de la Byron Company, en charge à l’époque de la “promotion” du navire et de la Compagnie Générale Transatlantique. Des campagnes de communication avant l’heure…

Le prestigieux studio new-yorkais, dont la French Line est le plus gros client, se fera une spécialité dans les photographies commerciales. Malgré les conseils avisés de sa fameuse conseillère artistique Thérèse Bonney, compagne du peintre de Raoul Dufy et amie personnelle de Picasso, Foujita ou Matisse entre autre, la Byron Company ne survivra malheureusement pas à l’absence de commandes liée à la Seconde guerre mondiale et femera ses portes en 1942. 

La scénographie de l’exposition, composée de scénettes originales, permet aux visiteurs d’évoluer dans différents espaces, et de passer de l’un à l’autre au fil de sa visite. Des images d’époque en très grand formats les plongent littéralement dans les décors fastueux de cette véritable ville flottante : salons, fumoirs, bars – très prisés de la clientèle américaine, toujours sous le coup de la prohibition -, salle à manger – celle de la première classe pouvait accueillir jusqu’à 700 convives, salle de lecture, ponts, jardin d’hiver, suites ou encore salle des enfants garnie de décors inspirés du Petit Poucet, du Chat botté ou du Petit chaperon rouge… Des enfants qui avaient leurs propres menus, dont certains sont exposés ici, illustrés de thèmes de l’Arche de Noé réalisés par Edouard Collin.

L’Ile-de-France sera également le premier navire de luxe à posséder une salle de culte pouvant accueillir jusqu’à soixante fidèles, partagée entre les religions catholique, protestante et israélite. Pour cette dernière, un mobilier spécifique était disponible, composé d’une Arche sainte avec un rideau des ateliers Durlacher, de rouleaux de la Torah, de chandeliers, de livres de prières… Des accessoires et un aménagement réalisés sous l’autorité du rabbin Jean Schwarz. Des menus casher, sous la surveillance du rabbin Simon Langer, étaient également disponibles à bord. 

Vitrine flottante de l’Art Déco et du savoir-vivre à la française, l’Ile-de-France était également l’ambassadeur de sa gastronomie. Pour le six jours que durait sa traversée, pas moins de 800 membres d’équipages, dont 82 cuisiniers et pâtissiers, seront chargés de rendre le voyage des quelques 1.500 passagers inoubliable. Pour sa traversée inaugurale, six tonnes de viandes seront chargées à bord, 1.500 poulets, 25.000 oeufs, 500 homards, et 60.000 bouteilles dont 15.000 de vin. De quoi répondre à toutes les demandes, de la première à la troisième classe. Même les chiens avaient leur maître d’hôtel et leur carte spécifique, composée de cinq menus au choix, dont un végétarien…

Les avancées technologiques avaient également leur place à bord, avec notamment un incroyable hydravion postal en charge de la distribution du courrier au cours de la traversée. Un système de catapulte, installée à la poupe du navire, propulsait le petit appareil à la vitesse de 175km/h sur une rampe longue d’une trentaine de mètres, lui permettant ainsi de décoller de manière “classique” au beau milieu de l’Atlantique. Une place à bord de l’avion était réservée pour un passager souhaitant éventuellement gagner New York plus rapidement, mais il semblerait que personne n’ait osé tenter l’expérience. Une installation qui ne perdura pas en raison de nombreuses contraintes, notamment financières, et qui cessera d’être utilisée au début des années 30. 

Mis en service en 1927, l’Ile-de-France fut le premier grand projet de navire transatlantique de luxe de l’après Première guerre mondiale. Lors du déclenchement du second conflit en septembre 1939, il en est à sa 347ème traversée. Jusqu’en 1947, il sera réquisitionné pour le transport de troupes et le rapatriement de civils, et transportera près d’une million de personnes avant d’être remis en service sur la même ligne Le Havre – New York en 1949 pour quelques années supplémentaires. 

Mais en raison de la vétusté de ses équipements, les coûts liés à son entretien, la baisse du nombre de passagers et aussi la mise en chantier d’un nouveau navire plus moderne, le France, l’Ile-de-France est revendu au Japon en 1959 afin d’être démantelé. 

Comme tant d’autres avant lui, celui qui avait transporté des personnalités illustres telles Rainier de Monaco, Harold Lloyd, Arthur Rubinstein, Eroll Flynn, Jean Patou, Serge Prokofiev, Arthur Loew, Vincent Auriol, Ernest Hemingway, Kim Novak ou encore Luis Mariano mettait un terme à son épopée.

L’intégralité des oeuvres d’art du navire sont démontées et vendues aux enchères. Avant sa destruction définitive, le navire sera loué par la MGM et servira une dernière fois de décor pour un film-catastrophe, The last voyage, d’Andrew L. Stone, sorti aux Etats-Unis en 1960. A l’occasion de ce tournage, l’imposant navire verra une de ses trois cheminées dynamitée, sa salle à manger principale éventrée, et finira aux trois quarts coulé.

Une bien triste fin pour ce fleuron de l’aéronavale civile…

L’Art Déco, un art de vivre. Le paquebot Ile-de-France, au musée des Années 30 de Boulogne-Billancourt jusqu’au 10 février 2020.

L’art déco, un art de vivre. Le paquebot Ile-de-France, le catalogue de l’exposition, aux éditions In Fine. 160 pages. 22,00€.

Si vous désirez aller plus loin :

Art Déco : les maîtres du mobilier, le décor des paquebots, de Pierre Kjellberg, aux éditions de l’Amateur. 275 pages. 56,00€.
Paquebots, le triomphe de l’Art Déco. L’art du voyage à la française, de Guillaume Morel, aux éditions Place des Victoires. 272 pages. 39,95€.
La saga des paquebots de Saint-Nazaire, de Patrick Baul, aux éditions Coop Breizh. 252 pages. 39,00€.
A bord des paquebots. 50 ans d’arts décoratifs, aux éditions Norma. 416 pages. 87,00€.

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