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Au Musée de Montmartre, Fernande Olivier et Pablo Picasso se retrouvent « dans l’intimité du Bateau-Lavoir »…

Il est des destins qu’on pourrait croire imaginés par Zola, ou filmés par Prévert ou Carné : tel celui de Fernande Olivier. Quelque chose n’était pas d’aplomb dans la conjonction stellaire qui présida à sa naissance.

Elle est Amélie Lang, issue de mère peu aimante et de père non déclaré, adoptée par la misère, maltraitée par l’existence, violée avant sa majorité et forcée, par les convenances, d’épouser son violeur, abandonneuse d’enfant et damnée de la Terre.

Mais c’était sans compter sur une exceptionnelle capacité de résilience, un vif esprit d’aventure, une évidente et vigoureuse énergie vitale.

Heureusement pour Fernande Olivier, nous ne sommes pas seulement enfants de nos origines mais nous le sommes aussi de nos rencontres. Ainsi, celle providentielle du sculpteur Laurent Debienne, avec qui elle découvre tout à la fois le monde artistique, la vie de bohème et le métier de « modèle vivant ».

Un artiste : qu’est-ce que c’est donc ? Ça existe ?

Au chapitre deux de son existence, la petite Amélie Lang a ainsi changé de compagnon, changé de lieu d’habitation, changé de métier, changé de vie ; alors, tant qu’à bien faire, autant changer aussi de nom : elle devient pour le restant de ses jours Fernande Olivier.

Et c’est sous ce pseudonyme qu’elle se met à poser pour ses nouveaux amis : Boldini, Canals, Henner, Sunyer, et bien d’autres…

Son sculpteur habite un drôle d’endroit : 13 rue Ravignan, à Montmartre. Un genre de galetas de la pauvreté où seraient venus s’entasser des enfants de la lumière, et cela s’appelle le Bateau-Lavoir depuis qu’un certain Max Jacob lui a inventé un nom : des planches, des bouts de métal, des odeurs bizarres et un seul point d’eau en tout en pour tout. Et c’est dans ce gourbi prometteur d’étoiles que Fernande Olivier rencontre un étrange espagnol aux allures de toro teigneux mais dont les grands yeux ronds dévorent le réel : Picasso avant Picasso. A l’époque, pour tout le monde, il n’est encore que Pablo.

Pour lui, leur première nuit d’amour, un soir d’orage en août 1904, est une révélation : elle est LA femme. Il faut dire aussi qu’il y a de quoi : elle est grande, belle, souple, maligne, drôle, elle a de grands yeux verts en amande et le chic de la parisienne. Pour le petit immigré sans le sou, encore timide et qui ne baragouine que quelques mots de français, elle est une forme d’idéal. Et il va la poursuivre de ses assiduités pendant un an avant qu’elle accepte enfin de partager son quotidien de façon régulière : 

« Un sommier sur quatre pieds dans un coin, un petit poêle de fonte tout rouillé supportant une cuvette en terre jaune, une serviette, un bout de savon, […] une souris blanche apprivoisée que Picasso soignait avec tendresse.« 

De septembre 1905 à mai 1912, Pablo et Fernande vont vivre sept années d’une relation tumultueuse. Sept années au cours desquelles Fernande sera témoin de bouleversements majeurs dans l’œuvre du peintre, et dans celle de l’art du XXème siècle : période bleue, période rose, naissance du cubisme, premiers fondements de l’art moderne, Les demoiselles d’Avignon

Et si, à cette période, Picasso n’est pas encore tout à fait Picasso, le frémissement s’en fait sentir ; et Fernande n’est pas que témoin : sa présence est déterminante dans l’œuvre et la pensée de bien des créateurs de cette époque, pas seulement Pablo.

Bien sûr, d’abord parce que son visage, son apparence, son charme sont présents dans plusieurs œuvres majeures : le Portrait de Fernande Olivier à la pointe sèche, en 1906 ; la Tête de femme en bronze, à l’automne 1909 ; le Buste de femme, huile sur toile datant du printemps 1907 et qui annonce, préfigure le travail des Demoiselles.

Et puis aussi chez d’autres artistes, bien d’autres : la Loge à la tauromachie de Ricard Canals, en 1904, où elle apparaît aux côtés de son amie Benedetta Canals, ou encore le Fernande Olivier de Kees Van Dongen en 1907.

Mais Fernande est loin, bien loin de n’être qu’un « modèlee », ce rôle mineur accordé aux compagnes de peintre, et qu’on assimile trop souvent à celui des demoiselles de petite vertu. Fernande a un œil, et quel œil ! Elle juge, elle compare, elle sait.

Picasso, elle le dit, est trop doué : « Sa main trop habile le gêne. Il obligera sa main à bouleverser un dessin harmonieux et musical« . D’après elle, Braque ne l’est pas suffisamment : « Ce ne fut pas sans l’instinctive révolte du normand méfiant qu’il est que Braque arriva au cubisme. » Sur le Douanier Rousseau, elle est féroce : « Je ne crois pas lui faire tort en disant qu’il n’était pas intelligent« . Elle l’est tout autant sur son amie Marie Laurencin.

Et ce savoir, cette sûreté de jugement, elle pourra enfin les exprimer par écrit en 1933, lorsque parait son Picasso et ses amis. Jusqu’à la fin de ses jours, Fernande Olivier vivra dans un relatif dénuement, sauf à partir de 1957 lorsque Pablo Picasso lui fera verser, chaque année, un million de francs. Ultime hommage ? Remords ? Ou bien demande habile de ne pas trop dévoiler les facettes peu glorieuses du jeune Pablo ?

Fernande Olivier : pas uniquement une muse, une amoureuse, une amuseuse, une amante ou une femme qui pose nue ; mais un destin qui traverse tout le début de l’art moderne.

Fernande Olivier et Pablo Picasso, dans l’intimité du Bateau Lavoir, jusqu’au 19 février 2023 au Musée de Montmartre.

Si vous désirez aller plus loin :

Fernande Olivier et Pablo Picasso : dans l’intimité du Bateau-Lavoir, ouvrage collectif aux éditions In Fine. 76 pages. 25,00€.

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