

De ce roman, peut-être le personnage principal n’est-il pas un être humain mais un lieu, un édifice, sacré pour les Juifs, symbolique pour tous, et dont il ne nous reste aujourd’hui qu’un grand mur aux pierres disjointes dans les interstices desquelles de sévères religieux, de noir vêtus, glissent leurs prières sous forme de mince rouleaux de papier.
Le second Temple de Jérusalem avait été édifié en 516 avant notre ère et le roman de Nathalie Cohen nous ramène en cette année 70 au cours de laquelle il fut détruit par l’armée romaine, à l’unique exception de ce mur désormais connu sous le nom de « Mur des Lamentations ».
Il avait pourtant vu passer les cohortes de plusieurs pays, plusieurs puissances, plusieurs empereurs, et l’on aurait pu croire qu’il en verrait davantage encore, mais il s’effondra finalement le 29 août 70, 9 du mois de Av selon le calendrier juif, deuxième année de règne de Vespasien, après des jours et des jours de combats farouches et sanglants. Titus, fils de l’Empereur régnant, y fait mettre le feu. Le Temple de Jérusalem ne supporta pas la fougue de l’Empire romain, menacé par les révoltes locales.
Marcus Tiberius Alexander est le témoin de ces événements. Lui qu’on avait déjà rencontré dans Un fauve dans Rome, le précédent opus de Nathalie Cohen, est désormais devenu le compagnon de Gaïa, l’ancienne Vestale, avec laquelle il a eu un fils, Alexander. Ils sont l’un et l’autre toujours aux prises avec la rancœur tenace du frère de Gaïa, Lucius Cornelius Lupus. Quand l’histoire commence, on apprend qu’en réalité le petit Alexander est le fruit du viol de la Vestale par rien moins que l’Empereur Néron lui-même. Et elle doit fuir Rome puisqu’une Vestale doit rester pure et vierge sous peine de mort même si, dans l’histoire latine, il existait un précédent, celui du viol de Rhéa Silvia par le dieu Mars, dont étaient issus Rémus et Romulus.
Quel autre refuge plus doux que celui du pays des juifs, la Judée, dont par ailleurs Gaïa comprend le culte et les lois ? Marcus l’y suivra avec l’enfant, bien qu’il ait très bien compris pour quelle raison son fils, Alexander, avait les cheveux roux, comme Néron.
Mais l’idée de se réfugier en Judée est-elle si inspirée ? Des guerres, des révoltes, des séditions éclatent dans différentes provinces et l’occupant romain ne suffit pas à les apaiser. Et certains agitateurs galiléens, en plus, remettent en question la présence romaine parce qu’ils sont privés de pain et de tout moyen de subsistance. C’est au milieu de cette agitation que Lucius Cornélius parvient à enlever le petit Alexander dont il compte bien se servir pour faire chanter l’Empereur lui-même. Comme la majeure partie des romains, il est avide de pouvoir, de conquêtes et d’or. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils sont si nombreux à lorgner du côté des richesses du Temple de Jérusalem, entièrement financé par les dons : « Tous les juifs de plus de treize ans (…) doivent verser deux drachmes par jour pour ce sanctuaire. »
Marcus n’a pas les mêmes motivations. Mais c’est que, par naissance et par histoire personnelle, il a connu la précarité et la difficulté : d’origine juive, né à Alexandrie, parlant le grec, ancien esclave en fuite ayant vécu à Rome, rendu bègue parce qu’on lui avait brûlé la langue, il a les yeux vairons, signe extérieur flagrant de sa différence, de son ubiquité, de son ouverture d’esprit. Celui-là n’aime que son épouse et son fils, fût-il le fils d’un autre. il ne cherche pas l’or mais le bonheur.
Cette histoire d’enlèvement, de rivalités personnelles, de quête humaine se déroule sur le fond historique et politique des règnes successifs et compliqués des Empereurs : en 68, Galba, le gouverneur de l’Espagne Tarraconaise, détrône Néron et le remplace. Mais, moins d’un an plus tard, Galba est égorgé par les prétoriens et c’est Othon qui prend le pouvoir. Au même moment, un autre général, Vitellius, se fait proclamer lui aussi Empereur. S’il parvient à se débarrasser d’Othon, son règne ne dure pas et il finit suspendu à un croc de boucher et précipité dans le Tibre. Et c’est finalement Vespasien qui triomphe à l’issue de cette véritable « valse des Empereurs ». Vespasien est le père de Titus, lequel gouverne la Judée, et accueille officiellement dans sa couche la princesse juive Bérénice : on se retrouve dans Racine !
Telles sont les données de ce thriller historique auquel, une fois encore, nous convie Nathalie Cohen : du suspense, de l’Histoire, et de la matière pour réfléchir à ce que ces temps anciens nous disent, parfois, de notre situation actuelle.
L’or de Jérusalem, de Nathalie Cohen, aux éditions Flammarion. 293 pages. 22,00€.