20 November 2018
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“Shanghai la Juive”, par Myriam Halimi

Shanghai, ville légendaire et cosmopolite des années 30, qui fut nommée le “Paris de l’Orient”, s’est rapidement métamorphosée en une mégalopole qui n’a rien à envier aux autres grandes villes du monde !

Ville de paradoxes et de contrastes où se mêlent gratte-ciels de Pudong, rues bordées de platanes de l’ancienne concession française, habitations traditionnelles de la vieille ville, opéra moderne et Place du Peuple. On l’aime ou on ne l’aime pas, mais elle ne laisse personne indifférente, surtout lorsque l’on prend connaissance de son passé et de sa grandeur vis-à-vis des Juifs persécutés pendant la guerre.

Shanghai abrite encore secrètement une belle histoire, une histoire oubliée, celle de Shanghai, terre d’accueil et d’asile pour des milliers de Juifs d’Europe de l’Est fuyant les pogroms et les persécutions nazies.

Les Juifs en Chine

L’histoire de la présence des Juifs en Chine remonte au 9ème siècle quand, venant d’Iran, d’Irak ou d’Inde, ils arrivèrent à Kaifeng par la route de la soie pour investir dans le commerce. Sous la dynastie Sung, l’empereur de Kaifeng, capitale du Hunan, invita un groupe d’un millier de Juifs perses à s’installer chez lui afin de promouvoir la filature, le tissage et la teinture du coton, car une pénurie importante de fibres de soie naissait. L’empereur décréta que les Juifs pouvaient s’installer et continuer à pratiquer le culte de leurs ancêtres. De génération en génération, après maints mariages mixtes, ils perdirent leur identité juive. A Kaifeng, on peut encore trouver des descendants, mais ils ressemblent à tous points de vue à des chinois. Aujourd’hui, quelques-uns ont recommencé à pratiquer la religion juive, tandis que d’autres sont partis étudier en Israël.

Pour Shanghai, cela se passa différemment. Il y eut trois grandes vagues d’immigration. La première eut lieu en 1840, juste après la guerre de l’opium, quand les grandes familles juives, indiennes et irakiennes, les Kadoorie, Sassoon, et Hardoon, vinrent s’installer dans le sillage des Anglais pour y développer leurs activités économiques. Quoiqu’en petit nombre au regard de la population chinoise, leur influence en terme économique fut importante. Ils s’imposèrent dans la finance, le commerce de la soie et de l’opium. Les bâtiments célèbres qu’ils firent construire témoignent encore de leur réussite.

La seconde immigration, au tout début du 20ème siècle, vit arriver les russes fuyant un pays en proie à l’antisémitisme, à la révolution et à la guerre civile, et la troisième vague eut lieu quant à elle entre 1933 et 1941, où plus de 30.000 Juifs européens débarquèrent à Shanghai après un voyage à travers l’océan.

Shanghai, du fait de son statut de port ouvert, n’exigeait ni visas ni passeports et n’avait aucun quota. Selon le Centre Simon Wiesenthal d’études sur l’Holocauste, Shanghai aurait accueilli plus de réfugiés Juifs que l’Afrique du Sud, le Canada, l’Australie, l’Inde et la Nouvelle-Zélande réunis.

Deux Justes Parmi les Nations

Feng-Shan Ho.

Feng-Shan Ho, Consul général chinois à Vienne de 1938 à 1940, au péril de sa propre vie, délivra des visas pour Shanghai à de nombreux Juifs autrichiens. Les nazis, qui en furent informés, fermèrent le consulat chinois mais Feng-Shan Ho, avec son propre argent, le rouvrit à une autre adresse, fournissant encore plus de visas aux Juifs, en sauvant ainsi des milliers. Il est aujourd’hui considéré comme le “Schindler de Chine”.

Chiune Sugihara, consul japonais en Lituanie, à Kovno, en 1939-1940, a lui aussi émis des visas à plus de mille réfugiés Juifs polonais, leur permettant de fuir vers Shanghai. Parmi eux se trouvaient les survivants de la yeshiva de Mir (école religieuse NDLR), dont plus de 300 étudiants furent sauvés. Alors même que la Lituanie allait être annexée par l’URSS, le Japon ouvre un consulat à Kovno. Le nouveau consul japonais, Chiune Sugihara, décide, à l’encontre de ses autorités de tutelle, de délivrer des visas de transit. Documents en main, les étudiants entreprennent alors un long périple qui les emmènent à Kobé, où ils resteront neuf mois, avant d’être envoyés à Shanghai, qu’ils quitteront pour s’installer définitivement à Brooklyn, à New York. Quand on lui demanda pourquoi il avait risqué sa carrière, voire sa vie, pour aider d’autres personnes, il aurait répondu, citant un adage samuraï : “Même un chasseur ne peut tuer l’oiseau qui vole vers lui en cherchant un refuge“.

Les réfugiés s’entendaient bien avec leurs voisins chinois, et ils créèrent diverses activités dans toute la ville. Dans la communauté juive, l’éducation a toujours été de mise. Plein de courage et d’envie, ils fondèrent des clubs de sports, réalisèrent des pièces de théâtre, et éditèrent également leurs propres journaux. Le Judaïsme et sa culture ont ainsi pu être préservés.

La Solution Finale à Shanghai, et le ghetto de Hongkew

Mais à peine étaient-ils installés qu’une nouvelle catastrophe se profilait. En juin 1942, les nazis envoient au Japon le colonel Meisinger, représentant en chef de la Gestapo. Ce dernier propose aux autorités son Plan Meisinger pour “résoudre” le problème Juif à Shanghai. Simple, ce dernier consistait à assassiner tous les Juifs de la ville de Shanghai pendant la fête de Roch HaShana, le Nouvel An juif en Septembre 1942. Réunis en famille, ils seraient ainsi des proies plus faciles. Mais pour diverses raisons, le Plan Meisinger n’a pas été exécuté. Les autorités japonaises ont néanmoins mis en place une zone désignée pour les réfugiés apatrides : le ghetto de Shanghai.

Vivant dans des conditions difficiles, les habitants du ghetto ont souffert non seulement des restrictions, mais aussi de l’humiliation constante faite par les officiers japonais en charge du lieu.

Comment les Juifs ont-ils pu survivre à Shanghai ?

Tout d’abord grâce à la lutte qu’ils ont eux-mêmes menée pour survivre. Malgré des difficultés énormes, économiques, matérielles ou psychologiques, chacun se battait. Ils ont reconstruit des dizaines de rues en ruines, utilisant les débris pour ériger de nouveaux bâtiments, et Hongkew a rapidement commencé à prendre les apparences d’une petite ville allemande ou autrichienne, Chusan Road, jadis petite allée insalubre et malodorante, ressemblant bientôt à une rue de Vienne. Des centaines de commerces s’ouvrirent, boulangeries, coiffeurs, tailleurs, merceries et, bien évidemment, les “cafés” viennois. Mais leur survie fut aussi possible grâce à l’appui des communautés juives de l’étranger, et à l’aide offerte par le peuple chinois qui,  lui-même, était réfugié après que les Japonais eurent occupé une partie de la ville.

La synagogue actuelle que vous visiterez si vous allez à Shanghai est la première construite par les Juifs russes de la deuxième vague. A la mémoire de Moshé Greenberg, le leader de la communauté juive de Russie, la synagogue a été appelée Ohel Moshé. Du fait du nombre croissant de Juifs, elle fut transférée en 1927 à Ward Road, à Hongkou, actuel Chang Yang, un quartier pauvre de Shanghai. Le gouvernement du peuple du district de Hongkew a alloué plus d’un million de dollars américains pour la restauration de la synagogue et cinq millions de dollars pour la rénovation du reste du musée. Cela reflète la volonté du peuple chinois de préserver le capital historique de Shanghai. A ce jour, la synagogue, restaurée grâce à des photos d’archives, est identique à ce qu’elle était en 1928.

Bien qu’ils furent démunis et sans-abri dans un pays étranger, les Juifs de Shanghai continuèrent à pratiquer leur religion et à respecter leurs coutumes. Dans le centre de la synagogue Ohel Moshé se trouve une bima, l’estrade où se lit la Torah, qui fait face à l’Arche de l’Alliance où la Torah est conservée. La tapisserie couvrant l’arche provient d’un don fait au musée par le consul général d’Israël à Shanghai. Le couvercle de l’Arche a quant à lui été conçu par Israël et fabriqué à New York avec des gemmes provenant d’Inde. Orthodoxe, son aménagement intérieur est strictement conforme à la tradition religieuse, le second étage étant réservé aux femmes.

Aujourd’hui, elle est un musée pour les touristes. La communauté actuelle compte environ 1.500 membres. Le gouvernement chinois ne reconnaît pas le judaïsme comme une religion officielle. La communauté juive actuellement présente à Shanghai est une ONG, et voudrait avoir un nouveau statut. Mais aucun bureau du gouvernement ne le permet. Les autorités la tolère, et n’empêchent aucune de ses activités. Des officiels chinois assistent parfois aux cérémonies ou aux réunions, et Pékin prépare une nouvelle loi sur les ONG pour parvenir à un compromis. Les optimistes regardent vers Hong-Kong où le judaïsme, comme toutes les religions étrangères, a droit de cité.

Les cultures chinoise et juive ont beaucoup d’éléments communs. Elles font une très large place aux liens familiaux et à l’éducation, et leur fondement n’a jamais changé. Sur un monument en pierre érigé en 1489, les Juifs de Kaifeng ont écrit : “Notre religion et le confucianisme ne diffèrent que sur des détails mineurs. Par leur esprit comme par leur expression, les deux respectent les Voies des cieux, vénèrent les ancêtres, sont loyaux envers souverains et ministres et sont animés par un esprit filial à l’égard des parents. Les deux cultures préconisent des relations harmonieuses avec épouses et enfants, le respect de l’autorité et l’établissement de relations d’amitié avec les nouveaux venus“.

L’antisémitisme n’existe pas et n’a jamais existé en Chine. Bien que séparés par de redoutables barrières linguistiques et culturelles, leur sort s’est trouvé lié par leurs souffrances communes.

Myriam HALIMI pour Cultures-J.com.

Si vous désirez aller plus loin :

Lucek, un Juif à Shanghai, de Sylvie Ramir, aux éditions Bayard. 203 pages. 18,00€.
Les Juifs de Shangaï : XIXe-XXe siècle, d’Isabelle Martinet, aux éditions Romillat. 258 pages. 22,31€.
Shanghai Moon, de S. J. Rosan, aux éditions du Cherche Midi. 489 pages. 21,30€.

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