20 November 2018
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Du “château des Dames” à la Résistance : Chenonceau, cinq siècles d’histoire

Joyau du Val de Loire, posé tel un rêve sur le Cher, Chenonceau est aujourd’hui le château privé le plus visité de France. Érigé par Catherine Briçonnet, agrandi par Diane de Poitiers, embelli par Catherine de Médicis et Louise Dupin, la beauté et le romantisme du “château des Dames” sont depuis plus de cinq siècles une intarissable source d’inspiration pour les artistes, de Jean-Jacques Rousseau à George Sand, de Gustave Flaubert à Marguerite Yourcenar. Et l’on comprends pourquoi…

Du château et du moulin fortifiés de Jean Ier de Marques ne subsiste aujourd’hui que l’imposant donjon qui accueille les visiteurs sur l’avant-cour, entourée de douves. Pour avoir trahi la confiance du roi Charles VIII en soutenant les Anglais, Chenonceau sera incendié, ses terres brûlées, et les Marques expulsés. Une déchéance qui profitera à Thomas Bohier, vice-roi de Naples, et à son épouse Katherine Briçonnet qui, prise de passion pour la Renaissance italienne, offrira à Chenonceau son logis flanqué de tourelles à encorbellement, édifié sur les piles de l’ancien moulin des Marques, et posant les bases du château que plus de 800.000 visiteurs du monde entier viennent admirer chaque année.

Mais endettés en raison de leur train de vie excessif, le château de Chenonceau sera réquisitionné par la Couronne de France et entrera dans le domaine royal. Une acquisition habilement orchestrée en coulisses par Diane de Poitiers, favorite d’Henri II, amoureuse du domaine qu’elle se verra offrir par son royal amant en 1547, quelques mois d’être nommée duchesse de Valentinois.

Diane de Poitiers donnera à Chenonceau l’un de ses superbes jardins, le bien-nommé “jardin de Diane”, magnifique exemple de jardin à la française de style Renaissance, construit sur des terrasses surélevées afin de le protéger des crues du Cher (une précaution qui ne sera toutefois pas suffisante puisqu’ils seront dévastés lors d’une crue historique en 1940). Une folie au coût pharaonique ! Tout comme la construction du pont de soixante mètres qu’elle fait édifier sur les plans de l’architecte royal Philibert Delorme, enjambant le Cher de ses cinq arches afin de relier les deux rives du fleuve, et rendre ainsi plus aisées les parties de chasse auxquelles elle aime s’adonner. Des travaux qui dureront trois ans pour s’achever à la fin de l’année 1559.

Malheureusement, Henri II ne verra jamais le pont de sa favorite achevé. Lors d’un tournoi à Paris au mois de juin 1559, il est gravement blessé à l’œil et mourra quelques jours plus tard. Catherine de Médicis devient alors régente du royaume de France. Désormais en position de force, elle chasse immédiatement Diane de Poitiers de Chenonceau, et ne va pas tarder à offrir à grands frais au château un faste et une grandeur à la hauteur de ses royales ambitions. Le jardin de Diane sera modifié, et elle créera bien entendu son propre jardin, en aval de la terrasse des Marques.

En  1576, afin d’augmenter la capacité d’accueil du château en vue d’y accueillir la cour, ou peut-être aussi par nostalgie pour sa Florence natale et son emblématique Ponte Vecchio, Catherine de Médicis, qui dirige les affaires du royaume depuis son cabinet vert, fait construire au-dessus du pont de Diane de Poitiers deux galeries flanquées chacune de dix-huit fenêtres. Édifies par Jean Bullant, ces espaces de réception uniques au monde accueilleront durant de nombreuses années les fêtes les plus fastueuses jamais données à la cour de France, transformant Chenonceau en lieu de tous les plaisirs. Plaisirs qui laisseront au royaume une dette abyssale de 800.000 écus à la mort de Catherine de Médicis en 1563.

Quelques quatre siècles plus tard, loin de l’insouciance et des réjouissances, ces galeries seront utilisées à d’autres fins… Durant la Première Guerre Mondiale, elles accueilleront en effet un hôpital militaire. Pourvu d’une salle d’opération et des premiers appareils à rayons X, il fut intégralement financé par Gaston Menier, alors propriétaire, tandis que sa belle-fille, Simonne, gère son administration et apporte son aide aux médecins et chirurgiens. Dans les 120 lits qui seront installés dans les deux galeries, 2.254 blessés seront soignés, comme le rappelle la plaque de la Galerie des Dômes accueillant les visiteurs.

Trente ans plus tard, l’Europe est de nouveau plongée dans un conflit mondial. Le Cher, comme treize autres départements, est traversé par la ligne de démarcation séparant la France en deux parties : une zone sous occupation allemande au nord, et une “zone libre” au sud. Hasard géopolitique, le tracé de cette ligne suit le cours du Cher, qu’enjambe le château de Chenonceau. Tandis que le parc est pilonné et qu’une batterie allemande se tient prête à détruire le château à tout moment, la galerie du rez-de-chaussée va devenir, pour des centaines de Résistants, de prisonniers de guerre, de réfugiés et de Juifs, un lieu de passage et une porte d’accès vers la zone libre, largement facilité par la famille Menier et M. Baugé, régisseur du domaine.

Une petite histoire dans la grande Histoire de France.

Entrée du château de Chenonceau en 1942. On distingue à gauche la guérite allemande avec des motifs en chevron. Collection particulière. ©DR.

A l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, le président américain Harry Truman fera du château de Chenonceau sa première visite officielle en France, en mémoire de Charles Linbergh qui y fut reçu officiellement par Gaston Menier, dont le fils Jacques était lui-même aviateur.

Au début du 18ème siècle, une nouvelle fois, le château change de main. Claude Dupin, déjà propriétaire de l’hôtel Lambert, sur l’île Saint-Louis, rachète le domaine. Son épouse Louise, dite “Madame Dupin”, personnalité du siècle des Lumières célèbre pour son charme et son esprit, va y tenir un des salons littéraire et scientifique les plus courus de l’époque, où se croisent Voltaire, Marivaux, Montesquieu, Buffon, ou encore Jean-Jacques Rousseau, précepteur de son fils.

“En 1747, nous allâmes passer l’automne en Touraine, au château de Chenonceau, maison royale sur le Cher. L’on s’amusa beaucoup en ce lieu, on y faisait bonne chère ; j’y devins gras comme un moine. On y faisait beaucoup de musique. J’y composai plusieurs trios à chanter. On y jouait la comédie. J’y composai une pièce en vers intitulée l’Allée de Sylvie, du nom d’une allée du parc qui bordait le Cher.” Extrait des “Confessions” de Jean-Jacques Rousseau.

Madame Dupin modifie la galerie du premier étage en la distribuant de chambres de part et d’autre, traversées par un couloir menant à une petite salle de théâtre qu’elle a fait aménager afin de s’adonner à sa passion pour la scène. Après un siècle de léthargie, Chenonceau retrouve peu à peu sa grandeur, dont le point d’orgue arrive au milieu du 19ème siècle avec Marguerite Pelouze, qui dépensera elle aussi une fortune colossale pour lui redonner l’éclat qu’il avait sous Catherine de Médicis.

Pour mener à bien ce projet faramineux, la nouvelle propriétaire des lieux fait appel à l’architecte Félix Roguet, disciple de Viollet-le-Duc. Des sols aux plafonds en passant par les façades, Chenonceau se replonge trois siècles plus tôt… Mais incapable de rembourser ses créanciers, une nouvelle fois, elle aussi se verra contrainte de revendre le château vingt ans plus tard au Crédit Foncier, qui à son tour le revendra en 1913 à Henri Menier, industriel du chocolat, dont les descendants gèrent encore aujourd’hui le domaine, et ce sans aucune subvention…

Mais si le château de Chenonceau est une merveille tant d’un point de vue historique qu’architectural, n’omettons pas non plus les trésors d’histoire de l’art que renferment ses nombreuses salles, trésors bien entendu convoités par le IIIème Reich et Hermann Göring, probablement venu à Chenonceau au début de l’année 1941 pour repérer des œuvres destinées à sa propre collection, ou à celle du musée de Linz voulu par Adolf Hitler.

Entre autre chefs-d’œuvre de peintures et de tapisseries, citons notamment des toiles signées Rubens, comme L’adoration des mages ou L’enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste, Murillo et sa Vierge à l’enfant, dont le clair-obscur est hérité du Caravage, le Primatice avec une Diane de Poitiers en Diane chasseresse, mais aussi La fuite en Egypte de Nicolas Poussin, une Étude de tête de femme signée Véronèse, et le magnifique Salomon et la reine de Saba du Tintoret, tous trois accrochés dans le cabinet vert de Catherine de Médicis, sans oublier des tapisseries du milieu du 16ème siècle, dont Le triomphe de la charité et Le triomphe de la force recouvrant les murs de la chambre de Diane de Poitiers.

A moins de 2h30 de Paris, le château de Chenonceau s’impose donc comme une  visite d’art et d’histoire absolument inévitable lors d’un séjour dans la région, visite qu’il conviendra de conclure à l’Orangerie, le restaurant gastronomique du château, dont les mets sont succulents (le foie gras mi-cuit avec chutney de fruits au vinaigre balsamique blanc, ou les confitures de vin blanc ou de vin rouge accompagnant votre plateau de fromages par exemple), et l’accueil d’une rare qualité, à l’instar des autres services du domaine.

Informations et réservations sur le site du Château de Chenonceau.

Si vous désirez aller plus loin :

Le château de Chenonceau : l’histoire, l’architecture, les jardins, hors-série aux éditions Beaux Arts Magazine. 73 pages. 9,00€.
Les Dames de Chenonceau, de Christian Gil, aux éditions Pygmalion. 250 pages. 20,40€.
Chenonceau : le château sur l’eau, de Jean-Pierre Babelon et Benjamin Chelly, aux éditions Albin Michel. 240 pages. 29,90€.
Madame Dupin : une féministe à Chenonceau au siècle des Lumières, de Jean Buon, aux éditions La Simarre. 223 pages. 20,00€.
Diane de Poitiers, de Didier le Fur, aux éditions Perrin. 240 pages. 21,00€.
Catherine de Médicis, de Jean-François Solnon, aux éditions Tempus Perrin. 512 pages. 10,50€.
Catherine de Médicis, la Reine de Fer, de Raphaël Dargent, aux éditions Grancher. 416 pages. 20,20€.
Catherine de Médicis, de Henri Pigaillem, aux éditions Belin. 380 pages. 24,50€.

Et pour la jeunesse : 

Mystère à Chenonceau, de Zibelyne, aux éditions Monty-Pétons. 116 pages. 9,50€.
Diane de Poitiers, aux éditions Quelle Histoire. 40 pages. 5,00€.
Catherine de Médicis : journal d’une princesse italienne (1530-1533), de Catherine de Lasa, aux éditions 160 pages. 9,90€.
Catherine de Médicis, aux éditions Quelle Histoire. 40 pages. 5,00€.

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