Ad

Rompre le silence : « Vrai… ment », de Guta Tyrangiel Benezra

Voila un ouvrage singulier qui conjugue deux formes littéraires, le récit et l’essai autour d’un thème douloureux et puissant : l’enfance de l’auteure dans un ghetto en Pologne pendant la guerre, et sa reconstruction identitaire.

Guta Tyrangiel Benezra nous livre, dans un dialogue socratique, un récit à deux voix. Ou plutôt entre l’auteur et sa conscience juive, où son corps qui la stimule, la bouscule, l’impulse à livrer cette part obscure de terreur qu’a été son enfance. Mais dans sa tentative de se livrer ainsi, elle ressent l’inguérissable et inconsolable effet thérapeutique de la parole.

Dans ce second ouvrage, elle nous fait vivre son incroyable histoire familiale et identitaire, entre identité juive jusqu’à l’âge de deux ans, identité polonaise et communiste à l’adolescence, et enfin quête de reconstruction en tant que juive, mais toujours dans une ambiguïté et des paradoxes liés à l’antisémitisme.

Elle n’a eu de cesse de se renseigner sur les conditions de vie durant cette période pour remonter le fil de sa mémoire familiale. Devant sa difficulté à retrouver sa généalogie, elle dira souffrir du « manque de transmission directe », évoquant le vide inquiétant et les nombreuses lacunes et contradictions de ses bribes de souvenirs.

Aussi, elle alterne entre réflexions sur l’antisémitisme le plus virulent, la haine et la terreur, et le récit proprement-dit de sa famille et son cheminement personnel. 

« Je vivais l’inhumain au quotidien. »

Guta Tyrangiel Benezra.

Elle y dépeint avec des mots, tels des cris, crus et sans concessions, toutes les atrocités subies par les juifs dans le ghetto, avec les contrôles permanents, les violences sadiques, la maladie, l’épuisement, l’impossibilité de fuir, la déportation vers Treblinka, les délations massives de la population polonaise… Mais elle évoque également le travail de Zgora, une association clandestine d’aide aux enfants juifs confiés à des familles ou dans des églises, munis de faux actes de naissances et certificats de baptême.

Dans ce récit, Guta Tyrangiel Benezra pose des jalons pour comprendre cette catastrophe qu’a été la Shoah et essayer de lui trouver un sens ; elle tente de retrouver les sensations et les images enregistrées dans sa mémoire. « Comment  être capable de traduire les émotions en mots ? » s’interroge t-elle.

Ses parents, Moshe et Rachel, et l’une de ses sœurs, Esther, ont été assassinés dans des conditions épouvantables. Lors de sa jeunesse, après des années passées dans un ghetto polonais proche de la ville de Minsk, elle vit durant cinq ans au sein de la famille Jaszczuk. Il y a son oncle polonais, Jozio, qui l’accueillie, et son oncle juif, Meyer, qui a tout fait pour la récupérer après la guerre, au prix de longues négociations et d’une demande de rançon énorme.

« J’étais une marchandise à vendre aux enchères, tout en me sentant  »objet sans valeur » ».

Guta Tyrangiel Benezra.

Il s’agissait d’une pratique courante après la guerre, pour des raisons affectives et humaines mais aussi collectives et politiques ; dans ce contexte, chaque enfant sauvé était comme « une graine d’espoir pour la survie de la communauté juive polonaise décimée pendant la Shoah ».

Par la suite, elle fit des études de droit à Varsovie et devient championne sportive, excluant son identité juive et navigant entre catholicisme et communisme. Elle se trouve sans cesse troublée par un sentiment d’injustice et d’impuissance lorsque sont évoqués par son entourage les judéo-bolchéviques, considérés comme « ennemis du peuple ». Un entourage pour qui le sionisme est une nouvelle insulte. Elle déplore l’antisémitisme, et ce sentiment faisant du juif le bouc émissaire indécrottable, qu’il change de forme, d’époque ou se déplace au cours du temps. 

Elle fustige également les polonais, indifférents au sort des juifs massacrés et qui minimisent  la Mémoire de la Shoah, la comparant à tout autre massacre ou injustice, et dépeint les témoins qui ne trouvent ni les mots pour le dire, ni les oreilles pour l’entendre.

Tout à ses questionnements incessants, elle décide de finir ses études de Droit en France, ou elle vivra son « éveil juif », rencontrant des juifs de tous bords et réapprenant un judaïsme de base. A Strasbourg, où elle loge au Home Laure Weil, qui accueille des rescapées de la Shoah, Guta Tyrangiel Benezra commence à se ré-approprier sa propre histoire, à entrer dans sa nouvelle peau…

« J’étais génétiquement juive mais culturellement polonaise. »

Guta Tyrangiel Benezra.

Toujours reconnaissante envers son oncle polonais, véritable Juste muni de la conscience du Bien et du Mal, qu’elle fait venir en France, elle commence à travailler, se marie avec un juif marocain – un milieu dans lequel elle ne sera pas toujours acceptée -, va avoir deux enfants, entamer une carrière juridique brillante, puis partir s’installer au Canada, en Israël.

Un va-et-vient juif et permanent marque ce récit singulier, un peu dru, ponctué de réflexions passionnantes et pertinentes sur l’antisémitisme et ses ravages… toujours d’actualité

Vrai… ment ! Récit de l’enfance sous la terreur, de Guta Tyrangiel Benezra, aux éditions Maïa. 116 pages. 18,00€.

2 commentaires sur Rompre le silence : « Vrai… ment », de Guta Tyrangiel Benezra

  1. Bravo pour cet article très complet ! Une vie entière à connaître, à souffrir dans sa chair, au plus profond l’antisémitisme, à ne cesser de lutter contre cette pieuvre qui semble éternelle, toujours présente ou prête à renaître, à flamber et se battre sans espoir jusqu’au bout malgré tout, voilà qui rend la lecture de ce livre indispensable encore aujourd’hui où à nouveau la pieuvre étend partout ses ignobles tentacules.

Cet article vous intéresse ? Laissez un commentaire.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.