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« Dans la ville du massacre », par Pierre Yitzhak Lurçat

On connaît bien le rôle généralement attribué à l’affaire Dreyfus dans la genèse de la doctrine de Théodor Herzl, le fondateur du sionisme politique. Dix ans après la rédaction de l’État juif, en 1904 – année du décès du « Visionnaire de l’État », un autre événement va secouer les consciences juives et avoir des répercussions considérables sur l’histoire juive.

A Kichinev, en Bessarabie, un pogrom terrible se déroule pendant trois jours de suite, faisant plusieurs centaines de victimes, morts et blessés. Plus encore que l’ampleur du drame, c’est son impact sur plusieurs écrivains juifs – et notamment H.N. Bialik et V.Z. Jabotinsky, qui va donner à cet événement une importance majeure.

« Les émeutes anti-juives de Kichinev, Bessarabie, sont pires que ce que le censeur autorisera de publier. Il y a eu un plan bien préparé pour le massacre général des Juifs, le lendemain de la Pâque russe. La foule était conduite par des prêtres et le cri général, « Tuons les Juifs », s’élevait dans toute la ville. Les Juifs furent pris totalement par surprise et massacrés comme des moutons. Le nombre de morts s’éleva à 120 et les blessés à environ 500. Les scènes d’horreur pendant le massacre furent indescriptibles. Les bébés furent littéralement déchiquetés par la foule frénétique et assoiffée de sang. La police locale ne fit aucune tentative pour arrêter le règne de la terreur. Au coucher du soleil, des piles de cadavres et de blessés jonchaient les rues. Ceux qui purent échapper au massacre se sont sauvés, et la ville est maintenant pratiquement vidée de ses Juifs ».

Cette description publiée dans le New York Times fin avril 1904 donne une idée de l’horreur du pogrom de Kichinev. Il ne s’agit certes pas du premier pogrom en Russie : les premières émeutes antijuives remontent à l’année 1881, date à laquelle le mot entre dans le vocabulaire politique moderne. Mais alors que les violences des années 1880 ont laissé de marbre l’intelligentsia russe et l’opinion occidentale, le pogrom de Kichinev va par contre susciter une vague de réprobation internationale. Des manifestations se tiennent ainsi à Paris, Londres et New-York. Les gouvernements occidentaux protestent officiellement contre la passivité de la police du Tsar, qui a laissé faire les pogromistes pendant trois jours.

Pourtant, ce ne sont pas les journalistes et les diplomates qui vont transformer Kichinev en événement marquant et en tournant de l’histoire juive, mais bien les écrivains. Au lendemain du pogrome, plusieurs écrivains russes publient ainsi des articles virulents, parmi lesquels Maxime Gorki et Léon Tolstoï. Ce dernier écrit notamment que « le crime de Kichinev est la conséquence directe de la propagande mensongère du gouvernement russe ».

Mais c’est un autre écrivain, juif, qui va immortaliser l’événement dans un poème dont la force touchera les consciences et bouleversera les lecteurs. Haïm Nahman Bialik (photo ci-dessus), âgé de trente ans, est envoyé sur les lieux du pogrom par la Commission historique de la communauté juive d’Odessa, pour y interviewer des survivants. Il en reviendra avec un de ses plus fameux poèmes, Dans la ville du massacre.

La « passivité juive » : mythe ou réalité ?

Le séjour de Bialik à Kichinev dura un mois entier. Il devait initialement écrire un livre, mais c’est en fait un long poème qu’il en ramène. A la fois description de l’horreur du pogrome et imprécation, dirigée tout autant contre les criminels russes que contre Dieu en personne (!), ce poème évoque aussi le thème de la fameuse « passivité juive », que l’on retrouvera quarante ans plus tard pendant la Shoah : « Tu verras de tes yeux les lieux où se cachèrent – Les lâches descendants des glorieux Maccabées…- Ils avaient fui comme des rats,- Ils s’étaient terrés comme des fourmis – Et ils moururent d’une mort de chiens…- La honte est tout aussi grande que la douleur, – Et peut-être même est-elle plus grande encore ».

Selon plusieurs témoins de l’événement, les Juifs de Kichinev ne se sont pourtant pas montrés aussi passifs que le relata Bialik. Un article du  Forward – le fameux journal en yiddish qui existe depuis 1897 – donne une image toute différente de l’attitude des Juifs face à leurs agresseurs : « Les Juifs de Kichinev sont forts comme l’acier. Lorsque les pogromistes ont entamé leur horrible massacre, des hommes et des garçons juifs se sont battus comme des lions pour protéger les leurs… Même des jeunes filles ont fait preuve d’héroïsme, défendant leur honneur avec une force surnaturelle… Mais les Juifs étaient mains nues contre les assassins armés de couteaux et de haches… ».

Quoi qu’il en soit, la dénonciation par Bialik de la passivité juive – justifiée ou non – atteindra son but : un peu partout en Russie, l’autodéfense juive s’organise. Un des lecteurs les plus enthousiastes du poème de Bialik n’est autre que Vladimir Zeev Jabotinsky, qui est alors un jeune écrivain et journaliste de 24 ans. Il se lance aussitôt dans la traduction de La ville du massacre en russe, ce qui n’est pas une mince affaire, car le poème – pétri de références bibliques – fait plusieurs pages, et le jeune Jabotinsky ne connaît alors que des rudiments d’hébreu. Comme il le relate dans son autobiographie, Vladimir Jabotinsky, histoire d’une vie, il se fit aider dans sa traduction par Bialik lui-même – dont il avait fait la connaissance à Kichinev.

La traduction russe du poème de Bialik par Jabotinsky connaîtra un succès immense : le recueil totalisera sept éditions et 35 000 exemplaires vendus ! Modeste, Jabotinsky écrira à ce propos : « certains prétendent que le nombre des lecteurs de Bialik en russe dépassa celui de ses lecteurs dans l’original : si cela est vrai, le mérite en revient à Bialik lui-même, et pas à moi – car presque aucun de mes propres livres ne mérita d’être réédité ». Mais plus encore que sa réussite sur le plan littéraire, c’est l’impact politique du poème de Bialik qui est considérable. C’est à lui qu’on doit en effet en grande partie la prise de conscience juive de la nécessité de se défendre et de ne pas subir passivement les pogromes. L’idée de l’autodéfense juive, qui se développe à cette époque en Russie, réunit autour d’elle des Juifs de toutes tendances, sionistes (comme Jabotinsky) ou non (comme l’historien Doubnov), assimilés ou pratiquants…

La conséquence la plus directe du pogrome de Kichinev est toutefois une nouvelle vague d’émigration juive de Russie, dans deux directions principales : les États-Unis et Eretz-Israël. La vague d’émigration juive vers Eretz-Israël qui débute en 1904, au lendemain de Kichinev, est connue dans l’histoire du sionisme sous le nom de « Deuxième alyah ». Constituée d’environ 40 000 membres, elle jouera un rôle décisif dans la formation du Yichouv et de ses institutions, et notamment de la Haganah – embryon de Tsahal, et des premières kvoutsot – les futurs kibboutz, mais aussi de la ville juive de Tel-Aviv, construite sur les dunes au nord de Jaffa. A l’intérieur même du mouvement sioniste, le pogrome de Kichinev va presque entraîner une scission, lors de la dramatique affaire de l’Ouganda (1). Kichinev ne sera pas, loin s’en faut hélas, le dernier pogrome… Deux ans plus tard, les violences antijuives reprendront en Russie, à l’occasion de la Révolution de 1905. Pour les Juifs de Russie, la tragédie ne fait que commencer…

(1) Voir l’article « Le sixième Congrès sioniste et la crise de l’Ouganda », Israël Magazine, novembre 2010.

Merci à Pierre Yitzhak Lurçat pour la rédaction de cet article. A noter, Pierre Yitzhak Lurçat est également le traducteur de la biographie de Zeev Jabotinsky, histoire de ma vie.

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