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Quand la province représente Paris : « Boilly. Chroniques parisiennes » au musée Cognacq-Jay

Dit-on d’un « chti » venant à Paris qu’il descend ? C’est en tout cas ce que fit Louis-Léopold Boilly en 1785, à vingt-quatre ans. Originaire d’un petit village dans la banlieue de Lille, il est fils d’un charpentier — on en connait qui firent une tout autre carrière.

Boilly est parfaitement autodidacte, il n’a jamais appris à dessiner mais il a simplement commencé à peindre autour de chez lui, sans méthode ni principes. Ce qui le guide — et le guidera tout le long de sa carrière —, c’est une faculté d’observation et de curiosité, un penchant à la méticulosité et un travail acharné.

Il admire les flamands (après tout, il n’en est pas si éloigné de par ses origines). Il aime les natures mortes étonnantes de précision, les trognes hardies des personnages de groupe et l’imitation quasiment à l’identique de la texture, des tissus, des objets. Ajouté à cela son intérêt pour les nouveautés, particulièrement dans le domaine scientifique et technique, et le voilà muni d’un bagage personnel qui lui tient lieu d’étude : il a su se forger son outil personnel, sa facture à lui, son savoir-faire.

Dans les premières années, à Paris, il peint dans le goût du moment, à savoir des miniatures précieuses à caractère érotique. De tous temps, traiter de sexualité a toujours été la meilleure manière sinon de se faire un nom, du moins de faire de l’argent. En début de carrière, Boilly refait du Fragonard. Mais déjà à sa manière. On s’étonnera par exemple de ce couple de lesbiennes s’embrassant, sujet particulièrement choquant pour les regards prudes.

Ce petit jeu aurait pu lui coûter cher, au moment où un compatriote le dénonce au tribunal révolutionnaire. Boilly s’en sort d’extrême justesse en prétendant être sur le point de produire une toile à la gloire de Marat.

Hormis ce bref épisode, Boilly parvient à traverser le siècle sans encombre : Révolution, Empire, Restauration et République, peu lui chaut. Lui, il peint, et ce qu’il peint c’est ce qu’il aime, à savoir Paris, la ville, les Parisiens.

Rien de patriotique ou de politique dans son propos, juste la vie ordinaire de tout un chacun, le quotidien, le jour au jour, les petites gens, ceux qui vivent de peu, la foule qui se presse à l’entrée d’un théâtre, celle qui réclame son dû de pain ou de lait, les tavernes bondées où l’on joue, les boulevards où défile le carnaval.

Dans ses toiles, un peu comme chez Bruegel ou Jérôme Bosch, on se presse, on se frotte la panse, on joue, on jouit, on chante, et le tout dans la bonne humeur. Car Boilly est facétieux, il s’amuse de tout, place un chien errant en plein milieu du Panthéon en pleine transformation, ou bien un chat qui semble sortir de la toile. Et Boilly lui-même se représente souvent dans un coin de sa composition, tel un Hitchcock farceur qui aurait troqué le goût du suspense pour celui de l’ordinaire. Il prend à témoin le spectateur, l’invite à observer, l’incite à sourire.

Dans un autoportrait utilisé comme affiche pour l’exposition, Boilly se représente, bonnes grosses joues rouges de voluptueux, sourire malin, et désignant de l’index — comme on montre du doigt l’erreur — la réalité ambiante, ce qu’elle peut contenir de morose et qu’il vaut mieux gommer.

Le projet de Boilly est de reproduire le réel, mais à un tel point qu’il en devient obsessionnel.

Au salon de 1780, il expose une toile représentant un empilement de feuilles de différents papiers — donc de différentes textures —, une gravure, un dessin, le tout recouvert d’une vitre à moitié cassée et encadré par un grossier pourtour de bois. Qu’on s’approche de l’œuvre et, avec stupéfaction, on s’aperçoit que le tout a été rendu à la peinture à l’huile. Tel un parfait magicien, Boilly a réussi à imiter parfaitement la matière et la texture, à rendre le vrai, à tromper le spectateur. Mais le tout sans se départir de son humour puisque le dessin sur la toile est un autoportrait de l’auteur qui le représente en train de rire aux éclats, comme s’il nous invitait à relativiser la réalité elle-même. Boilly intitule l’œuvre Trompe-l’oeil car c’est bien ce qu’il a réussi, magistralement, à faire : tromper notre sens, abuser de notre crédulité, induire le spectateur en erreur. Vous avez cru à du réel ? Ce n’est que de la peinture !

Le tableau fit sensation au point que, désormais, on utilisera systématiquement le terme de « trompe-l’œil » pour toute technique visant à faire croire aux apparences du réel. Boilly n’a pas inventé le concept mais il lui a donné un nom. D’une certaine façon, Boilly entame avec ses spectateurs une sorte de dialogue de proximité.

Sans aller jusqu’à dire qu’il démocratisait l’art — les temps ne s’y prêtaient pas encore —, il le rendait plus accessible, plus percutant, plus surprenant.

Ainsi dans la série de petits portraits dans laquelle il se lance entre 1800 et sa mort, en 1845 : des toiles de petit format, peintes en deux heures et vendues au tarif de cent francs de l’époque, soit environ mille euros, ce qui était bien loin de représenter une somme énorme. Le monde entier vient poser chez lui, certes pas des pauvres, mais la bourgeoisie d’affaire, celle qui, d’ordinaire, ne finançait pas l’art parce qu’elle n’en avait pas tout à fait les moyens. L’artiste leur brosse, en peu de temps et pour une somme minime, leur portrait qu’il encadre par le même cadre doré empire.

Ainsi Louis-Léopold Boilly, lui qui n’était passé par aucune école si ce n’est celle du talent et de l’obstination, œuvra-t-il dans la marge de l’art officiel, reconnu et encensé. Il n’eut ni émule ni apprenti, et parut boudé par la postérité. Il était grand temps de lui rendre justice et d’entendre résonner son grand rire malicieux.

Boilly. Chroniques parisiennes, au musée Cognacq-Jay.

Si vous désirez aller plus loin :

Boilly. Chroniques parisiennes, le catalogue de l’exposition. Ouvrage collectif. 160 pages. 29,90€.
Boilly. Rétrospective au Palais des Beaux Arts de Lille, hors-série aux éditions Dossier de l’Art. 100 pages. 9,00€.
Boilly en trompe-l’oeil, de Jacques Jouet, aux éditions Invenit. 40 pages. 10,20€.

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