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« James Tissot, l’ambigu moderne » : un hommage au Musée d’Orsay…

Toute sa vie durant, James Tissot fut un homme discret. Est-ce pour cela que la postérité, qui a parfois la dent dure, ne lui a guère accordé de place ? S’il fut communard, ce qui est des plus probables étant donné son parcours de vie, il préférait qu’on n’en sache rien.

S’il appréciait les femmes et la grivoiserie, il n’en faisait pas étalage de façon ostentatoire mais plutôt de façon indirecte et avec humour. Les anglais le comprirent très bien quand ils étaient choqués par les postures de certains de ses personnages.

Chez Tissot, la forme est classique, ses admirations vont à Ingres, le maître des maîtres, aux artistes de la Renaissance italienne et à l’école anglaise des préraphaélites. Ce que Tissot aime et professe, c’est le dessin académique, la perspective à l’italienne et la succession des plans. Loin de lui l’idée de vouloir briser les codes classiques, à la façon de ses contemporains, entre autres impressionnistes. S’il cherche à révolutionner, c’est de l’intérieur, encore une fois avec discrétion.

C’est dans le détail qu’il faut chercher la manière de Tissot. Chez lui, plus que chez quiconque, c’est là que se niche le diable. Il affectionne les scènes de genre et les portraits de groupes. Fréquemment, quand il peut choisir son sujet, quand il ne répond pas à une commande, une foule d’hommes et de femmes sont centrés autour d’un événement majeur qui donne son titre au tableau : Le retour du fils prodigue, Le bal à venir (« Too late »), La demoiselle d’honneur, La plus belle femme du monde… Mais cette foule vit sa vie, multiplie les décalages mineurs, les anecdotes burlesques, les petits détails croustillants : pendant que le fils prodigue, au centre du tableau, effectue son retour, un valet, dans une sorte de parodie cocasse, repêche péniblement un chien qui venait de chuter dans le fleuve.

Et surtout, chez Tissot, on regarde. On regarde beaucoup : les hommes regardent les femmes, les femmes font mine de regarder ailleurs, ou bien elles nous regardent nous, les spectateurs, pour nous prendre à témoin, nous interroger, nous responsabiliser.

Dans London visitors, le sujet du tableau n’est ni le couple ni le lieu représenté — les arcades de la National Gallery. L’horloge indique 10h35, donc matériellement le couple n’a pas eu le temps de visiter le musée (le sujet, ce n’est pas l’art !), la femme du couple montre, à l’aide de son parapluie, un point situé hors champ sur la droite, et d’ailleurs les autres personnages sont, eux aussi, tournés vers cette direction : c’est un peu comme si Tissot indiquait que peindre, c’est guider le regard de l’autre, peindre c’est, en quelque sorte, « montrer le voir »…

Dans The capitain’s daughter, le père et le futur gendre discutent dans leur coin, l’air complice et réjoui de ceux qui échafaudent la noce à venir, tandis que la jeune fille, dans le coin opposé, observe à la jumelle un avenir qu’elle semble bien davantage se souhaiter : nous les regardons, eux qui sont en train de la regarder, elle. Et elle, elle regarde ailleurs et nous le montre bien.

Maintes fois, devant les œuvres de Tissot, on croit se trouver devant quelque photogramme issu d’un film mélodramatique, et il est très étonnant de constater à quel point le tout jeune cinématographe, né en 1895, semble s’inspirer de l’esthétique de James Tissot. Comme si ce dernier, qui à la fin de sa vie s’interrogeait sur l’avenir de la peinture, avait pressenti la toute nouvelle forme de production d’images. Tissot avait essayé la gravure ou l’émail cloisonné, comme s’il avait perçu confusément que quelque chose d’autre devait naître un jour.

Toute sa vie durant, James Tissot fut un homme discret. C’est donc une excellente idée du musée d’Orsay que de le mettre à l’honneur.

James Tissot, l’ambigu moderne, jusqu’au 13 septembre 2020 au Musée d’Orsay.

Si vous désirez aller plus loin :

James Tissot, de Thierry Grillet, aux éditions Place des Victoires. 213 pages. 9,95€.
James Tissot, l’ambigu moderne, le hors-série aux éditions Beaux Arts Magazine. 68 pages. 10,00€.
James Tissot, l’ambigu moderne, le catalogue de l’exposition, aux éditions RMN. 377 pages. 45,00€.

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