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Inventer une langue pour survivre : « Les leçons persanes », le chef-d’oeuvre de Vadim Perelman

« Comment peut-on être persan ? » se demandait Montesquieu, ce à quoi Hitler, sans doute inconsciemment, répondait : Comment peut-on être juif ? »

C’est un peu la question sans réponse à laquelle se trouve confronté le triste héros quasi anonyme — un anonyme parmi les anonymes que malmena la barbarie nazie durant la Seconde guerre mondiale — dans Les leçons persanes, le film de Vadim Perelman.

Parce qu’il a échangé un quignon de pain contre un vieil ouvrage persan, il va tenter d’échapper aux fusils nazis en reniant sa judeïté pour se prétendre persan. Tout plutôt que mourir.

Le hasard veut qu’un officier du camp de travail se soit mis en tête d’apprendre le farsi. Il veut, après la guerre, rejoindre son frère à Téhéran pour y ouvrir un restaurant. Projet fou qui ne prend naturellement en compte que la victoire finale de la cause nazie. On lui amène l’homme qui se prétend persan, et l’officier lui offre des conditions de vie décentes à la condition qu’il lui enseigne la langue.

Et voilà notre homme contraint, pour survivre, d’inventer de toute pièce une langue dont il ne connaît, en tout et pour tout, qu’un seul mot, celui qu’il s’était fait traduire en obtenant son livre.

Tel Shéhérazade inventant des récits pour adoucir le Pacha, lui, le petit juif, invente une langue, toute une langue, une grammaire, une syntaxe, un vocabulaire.

Alors, se pose l’épineux problème d’inventer en se souvenant, de ne pas se prendre les méninges et les pieds dans ses propres mensonges, de demeurer cohérent dans le faux. Ainsi, le petit juif terrorisé se met à donner des leçons à l’officier de la Wehrmacht, la tête désormais en permanence farcie d’un farsi d’opérette.

Il ne lui reste pour solution que d’utiliser, mêler, transformer les noms de ses congénères, ces milliers d’humains qui défilent, travaillent, s’épuisent et meurent sous les coups des S.S. Leurs noms d’êtres humains rejetés et sacrifiés se feront langue vivante et symbole de vie.

Magnifique et magique métaphore de la Mémoire triomphant de la barbarie, ce film, étrange et fort, garde tout du long une sorte d’équilibre absolument parfait entre la farce grotesque et le récit d’édification tragique, entre le rire grinçant et la démonstration de l’horreur.

Son final ne peut que nous mener aux larmes.

Excellemment interprétée, toujours sensible et forte, proche de l’humain et de sa tragédie intime, cette magnifique parabole est un grand moment de cinéma.

Les leçons persanes, de Vadim Perelman, en salle le 31 mars 2021.

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