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Albrecht Altdorfer : la Renaissance allemande s’invite au Musée du Louvre

La notoriété est une déesse capricieuse, et l’on ne sait jamais trop selon quels critères elle encense ceux-ci et méprise bien d’autres. Ainsi Albrecht Altdorfer, qui, tout aussi bien, possédait suffisamment de talent pour laisser son nom à la postérité et qui demeure, auprès du grand public, dans une très relative estime, au point que cette exposition est la première consacrée à l’ensemble de son œuvre.

Il est né à l’extrême fin du XVème siècle, en Bavière, et il est donc, tout à la fois, contemporain et compatriote de Dürer et de Cranach. Concurrence bien difficile pour le jeune artiste, un peu comme celui qui voudrait faire carrière dans le football en étant voisin de palier de Lionel Messi. Et Altdorfer va mettre environ trente ans à se détacher tout à la fois de ses maladresses, et de ses maîtres.

Durant les premières années, il tâtonne : le dessin manque d’assurance, les gestes des personnages sont peu maîtrisés, les torses sont épais, la composition fréquemment approximative. Il faut dire qu’au surplus, Altdorfer s’essaye à la gravure, soit l’art majeur de Dürer, et il peine dans cet art : la taille de son burin est désordonnée, sans agilité, sans grâce.

Par ailleurs, ces premières œuvres nous permettent — fait rarissime — d’être témoin des balbutiements d’un artiste.

Et puis, à partir de 1506, Altdorfer change à la fois de support et de manière. Il passe au dessin, et le plus fréquemment le dessin à la plume et à l’encre noire, rehaussé de gouache blanche pour créer l’impression de relief. Et ses sujets ne sont plus de pâles copies des thèmes bibliques alors si fréquents. Il aborde le grivois avec Les lansquenets en 1506 — ces deux soldats qui épient un des leurs en train de faire son affaire à une paysanne — ou bien Les deux amants deux ans plus tard de 1508, le superstitieux, dont Les sorcières, dans lequel on voit s’envoler tout un cortège de femmes à la fois diaboliques et érotiques est l’un des plus parfaits exemples, ou encore l’iconoclaste avec entre autre La chute de Saint Christophe, en 1509 ou 1510 : le saint tombant lourdement dans l’eau, sans aucun caractère de piété apparente.

Le succès arrive, populaire, évident, et, avec lui, l’aisance de l’artiste dans sa pratique. En témoignent, à partir de 1511, la série des bois gravés la plus riche et la plus intéressante. Altdorfer est revenu à la gravure mais sur bois et, pour la plupart, en miniaturisant ses œuvres. Curieusement, cette nouvelle manière lui convient mieux : la perspective s’affirme, les gestes des personnages gagnent en précision, les volumes des corps sont plus nets, les visages deviennent des trognes expressives. Ainsi dans la très intéressante suite Chute et rédemption de l’Humanité, pas moins de quarante dessins datés de 1513 donnent de minuscules vignettes toutes originales, audacieuses, impressionnantes de précision.

Albrecht Altdorfer, Saint Florian roué de coups.
© Prague, National Gallery 2019.

La carrière d’Altdorfer est lancée, du moins dans sa ville natale, Ratisbonne, et il va alors multiplier les tentatives dans divers domaines. Il s’essaye, non sans bonheur, à l’huile sur bois, à la gravure d’ornement et d’orfèvrerie, puis enfin au dessin d’architecte. Et si sa réputation n’est pas internationale, en revanche il gagne très bien sa vie et devient, à partir des années 1520, une sorte de notable respecté. Il aura même quelques traits de pré-science, en étant par exemple le tout premier occidental à peindre un paysage sans nulle représentation humaine : l’étonnant Paysage avec un pont de 1516, conservé à Londres.

Un peu comme s’il avait deviné que quelque chose devait apparaître, un culte de la nature qui, dans un avenir finalement pas si lointain, allait se nommer le romantisme.

Sa position aisée ne l’empêchait pas de faire preuve d’une belle intelligence de cœur et d’esprit. Ainsi, lorsqu’en 1519 le Conseil Extérieur de Ratisbonne, influencé par l’antisémitisme ambiant, vote l’expulsion des Juifs et la destruction de la synagogue, Altdorfer consacre plusieurs dessins et gravures au bâtiment destiné à la ruine afin d’en perpétuer la mémoire.

Un artiste qui, au final, mérite largement le détour intéressant que le Louvre lui a consacré.

Albrecht Altdorfer. Maître de la Renaissance allemande, jusqu’au 4 janvier 2021 au Musée du Louvre.

Si vous désirez aller plus loin :

Albrecht Altdorfer, maître de la Renaissance allemande, le catalogue de l’exposition, aux éditions Lienart. 342 pages. 39,00€.

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