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« Christo et Jeanne-Claude. Paris ! », actuellement au Centre Pompidou

On dirait franchement un conte de fées ou le début d’un inédit de Julio Cortázar : ils sont nés la même année, le même jour, (on prétend parfois : la même heure !), lui en Bulgarie, elle au Maroc. Mais à priori, tout les sépare.

Lui, Christo, arrive à Paris en 1957, émigré miséreux qui fuit le régime communiste, riche seulement de son stylo bille pour griffonner quelques esquisses ; elle, Jeanne-Claude, est fille du commandant de Polytechnique et de la Comtesse De Guillebon. C’est cette dernière qui, pour sauver l’artiste de la rue, lui commande d’exécuter son portrait. Christo fait ça pour gagner sa vie, le portrait de mécènes et de gens influents, la peinture académique au service de ceux qui peuvent se l’offrir. Il fait ça même s’il aspire, évidemment, à autre chose.

Et c’est ainsi qu’à Paris, Christo échappe à la misère grâce aux De Guillebon, et également à la solitude puisque, toutes les nuits, la fille de la famille va le rejoindre dans sa chambre de bonne, jusqu’à ce que le père les surprenne.

Jeanne-Claude tentera bien d’échapper à cette union entre deux êtres si différents, elle ira jusqu’à se marier de son côté et faire un enfant, mais rien n’y fera : elle succombera au charme ravageur de celui qui devait se faire une réputation d’emballeur !

Et c’est bien d’emblée ce qui fascine dans cette exposition : rarement œuvre et personnalité se seront, à ce point, enrichis l’un l’autre. Ce que fit Christo est totalement indissociable de son personnage : charmeur, charmant, convaincant, enthousiaste, décisif !

Pour le croire, il faut voir dans le beau film qui accompagne l’exposition, décider, l’un après l’autre, tous les responsables politiques de l’époque d’accepter son « projet d’emballer le Pont-Neuf ». Tous subissent son ascendant irrésistible : Michel Debré, Jacques Chirac, Jack Lang…

Comment ne pas céder à ce potentiel de sympathie ambulant, à cet homme qui vous vend du rêve en permanence, qui vous ferait dormir debout et qui vous décrocherait les étoiles ?

L’essentiel de l’exposition est consacré au travail de Christo et de Jeanne-Claude à Paris, les années 1958-1964, avant le départ pour les Etats-Unis, puis le projet Pont-Neuf, 1975-1985, et enfin le projet Arc de Triomphe, dont on sait désormais qu’il sera réalisé à titre posthume l’année prochaine.

Il est frappant de constater que dès l’arrivée à Paris ou presque – il n’a guère que vingt ans -, Christo ambitionne de changer l’art et le monde. Certes, au départ, il est dessinateur, particulièrement doué, le trait est vif, précis, efficace. Mais ce que veut Christo, c’est s’attaquer aux matériaux, trouver le lien entre le quotidien vivant, concret, et l’art. Ce que veut Christo, c’est donner à voir ! Toute son œuvre va s’y atteler et c’est le principe même de l’empaquetage. Ainsi, les portraits qu’il emballe : à travers le papier, on devine les traits de Brigitte Bardot ou bien ceux de Jeanne-Marie. Et ils en gagnent, ces traits, en intensité. Comme si, justement, on les voyait mieux.

Le monde semble attendre que Christo vienne lui donner sens, guider la lecture, faire œuvre. Il ne s’agit pas de « ready made » mais de la vie qui ne connaît pas de rupture de continuité avec l’art. Car, en permanence, ce que veut nous dire Christo, c’est le monde qui nous entoure. Comme en 1961, lorsqu’il bouche la rue Visconti dans le 6ème d’un « rideau de fer », parodiant celui qui vient de s’ériger, cette année-là, à Berlin…

Emballer, recouvrir de toile, de tissu, de matière, c’est tout à la fois montrer et cacher, c’est dissimuler pour mieux faire voir : ainsi la série des « store fronts », magasins reconstitués à l’échelle 1 ou en maquette, et dont l’artiste masque la devanture alors que, par définition même, c’est le dispositif qui permet de montrer ce qu’on donne à voir et à vendre. Et, en même temps, derrière ce masque, Christo laisse une lumière qui semble indiquer : oui, il y a bien quelque chose à voir, mais c’est à vous de l’imaginer, de le reconstituer, de le comprendre…

Christo vise encore plus grand, encore plus haut, encore plus loin. Lui qui vient de l’Est gardera toute sa vie cette sorte de vitalité slave et cette envie, si typique, d’outrepasser les limites. Jeanne-Claude va être, dans l’exécution de cette œuvre surdimensionnée, son alliée, son double, sa partenaire, son alter ego.

Car, pour emballer le Pont-Neuf, il ne faut pas seulement une volonté artistique, il faut un labeur exigeant et une logistique sans faille. On s’en rend aisément compte dans la dernière partie de l’exposition, entièrement consacrée au Pont-Neuf, et où l’on peut admirer l’exploit technique que représenta cette œuvre d’art éphémère…

Un des croquis de préparation du duo formé par Christo et Jeanne-Claude.
©AFP/Andre GROSSMANN/Christo and Jeanne-Claude

Christo, c’est certain, tout autant qu’un artiste était un magicien. Il fabriquait du rêve, à n’en plus finir. On eût sans doute aimé en savoir plus sur l’apport personnel de sa compagne dans cette très grande aventure qui connaîtra une suite, l’année prochaine, en haut des Champs-Elysées.

Christo et Jeanne Claude. Paris !, jusqu’au 19 octobre 2020 au Centre Pompidou.

Si vous désirez aller plus loin :

Christo et Jeanne-Claude : Paris !, le catalogue de l’exposition, aux éditions du Centre Pompidou. 255 pages. 39,90€.
Le Pont Neuf de Christo, de Nathalie Heinrich, aux éditions Marchaisse. 184 pages. 20,00€.
Christo et Jeanne-Claude, de Jacob Baal-Teshuva, aux éditions Taschen. 95 pages. 9,99€.
en/hors atelier, de Christo et Jeanne-Claude, aux éditions L’Arche. 322 pages. 49,50€.
Christo et Jeanne-Claude : Paris ! Avec un dessin signé, sous la direction de Sophie Duplaix, aux éditions Centre Pompidou. 60 pages. 200,00€.

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